Pourquoi le procès symbole des milliers de «bébés volés» du franquisme remue autant l'Espagne?

JUSTICE Alors que s'ouvre ce mardi le premier procès du scandale des «bébés volés», «20 Minutes» a interrogé plusieurs spécialistes de l'Espagne pour analyser le choc et les conséquences d'un tel procès...

Oihana Gabriel

— 

Illustration de la main d'un bébé, ici en maternité.
Illustration de la main d'un bébé, ici en maternité. — C. Allain / 20 Minutes
  • Ines Madrigal accuse le gynécologue Eduardo Vela d'avoir falsifié son acte de naissance. 
  • Le premier procès des «bébés volés» s'ouvre ce mardi à Madrid, un scandale qui a duré pendant quarante ans et choqué l'Espagne entière. 
  • Une affaire qui a beaucoup choqué alors que le pays commence un travail de mémoire sur son passé franquiste.

« Je suis inscrite comme fille d’une femme stérile qui n’a jamais accouché », résume Inès Madrigal, la première femme à avoir obtenu un procès, surnommé des « bébés volés » qui fait grand bruit en Espagne. De 1939 à 1980, des milliers de bébés ont été arrachés à leurs parents pour être adoptés illégalement par des familles proches du pouvoir de Franco. Avec le soutien et la bénédiction de l’église catholique. Retour sur un procès symbolique d’une Espagne qui commence un travail de mémoire sur son passé franquiste.

L’histoire d’Ines Madrigal

Ce mardi, le gynécologue, Eduardo Vela, 85 ans, ex-obstétricien à la clinique San Ramon de Madrid, s’assied sur le banc des accusés.

Grâce à la persévérance d’Inès Madrigal, qui l’accuse d’avoir falsifié son acte de naissance. Mais aussi de la mère adoptive d’Ines, décédée depuis, qui a avoué à sa fille la vérité… et des années après, qui a accepté de témoigner. Cette dernière, qui ne pouvait pas avoir d’enfant, a raconté que le docteur Vela lui avait proposé un bébé. Il lui avait demandé de simuler une grossesse puis l’avait déclarée comme la mère biologique du nouveau-né.

« C’est en lisant un article de presse sur ce scandale des bébés volés qu’Ines Madrigal s’est rendue compte qu’elle était née à San Ramon de Madrid, un de ces centres les plus connus de ce trafic d’enfants », insiste Bernard Bessiere, professeur émérite à l’Université d’Aix-Marseille et spécialiste de l’Espagne contemporaine. Une histoire parmi des milliers d’autres…

Des bébés volés à grande échelle

Les chiffres sont pour le moment invérifiables, mais le nombre d’enfants dérobés à leurs parents pourrait aller de 40.000… à 300.000 selon certaines associations.

Comment cela se passait ? « Après la victoire de Franco en 1939, on arrachait les nouveau-nés aux femmes emprisonnées, avec l’idée de "réformer les enfants rouges" », explique Manuelle Peloille, professeure de civilisation espagnole contemporaine à l’université d’Angers. Un peu à l’image de ce qui se passait en Argentine pendant la dictature.

Une pratique détestable liée à la théorie du colonel et psychiatre Vallejo Nagera. « Un admirateur de Himmler qui a créé la théorie du "gène rouge" : l’enfant d’une femme républicaine était en danger car porteur du gène communiste », explique Bernard Bessiere. Les enfants étaient soit placés dans des orphelinats catholiques, soit donnés à des familles proches de l'église. Dès le lendemain de l’accouchement, on expliquait aux parents que l’enfant était mort, photo à l’appui. « C’était d’ailleurs toujours la même photo que l’on montrait aux parents », détaille le co-auteur de Espagne : histoire, société, culture.

Mais les vols de bébés n’ont pas concerné uniquement les républicaines emprisonnées… « Il y a eu un deuxième temps, où il s’agit davantage de mise en relation, de commerce de bébés», nuance Manuelle Peloille. Dans certaines maternités et couvents, des nouveaux-nés étaient enlevés à la naissance pour être confiés à des familles stériles et riches, proches du pouvoir ou pas. « Il y avait des longues listes de nouveaux-nés morts de cause inconnue, ajoute l’enseignante. Cette aliénation pour des raisons idéologiques et ces vols avec un objectif financier se superposent. Et durent jusqu’aux années 1980, c’est-à-dire même après la mort de Franco en 1975 ! »

Du tabou au travail de mémoire

Pendant des décennies, le scandale reste sous le tapis. « Mais un film à la télévision Les enfant perdus du franquisme  a été un véritable coup de massue pour beaucoup d’Espagnols, qui ne pouvaient pas imaginer que Franco, père et bon catholique, avait couvert ces crimes », explique le spécialiste de l’Espagne.

Ce procès marque une étape de plus dans le travail de mémoire et de réconciliation. « On devrait assister à la multiplication de ces procès des enfants volés, avance Bernard Bessiere. L’Espagne est prête aujourd’hui à faire un effort de reconsidération de l’histoire, à déterrer les problèmes non résolus. Cette semaine, à Madrid deux procès très importants se tiennent : celui du gynécologue des bébés volés mais aussi celui d’un tortionnaire surnommé « Billy el Nino », qui a été longtemps protégé par le Partido Popular (PP) et a obtenu des médailles et des pensions importantes. »

Même si cette affaire de « bébés volés » soulève aussi une certaine désapprobation. « Évidemment, l’église catholique ne veut pas entendre parler de ce scandale et la loi n’est pas capable de l’obliger à ouvrir leurs archives paroissiales », analyse l’expert. Seule possibilité pour ces enfants de retrouver leurs origines. Mais au-delà, certains Espagnols craignent que ce travail de mémoire ne rouvrent des plaies cicatrisées. « Il faut en parler, parce que c’est la condition de la réconciliation, tranche l’enseignant. Il y a une vingtaine de pays qui ont fait des commissions de conciliation et vérité, en Argentine, en Afrique du Sud, au Timor, au Chili tout le monde s’est rendu compte que ça ne remettait pas en danger l’ordre public. »

Le retour du PSOE, bon signe pour ce travail de mémoire ?

D’autant que le vent a tourné au niveau politique. « Le PP, au pouvoir entre 2011 et 2018, n’a jamais reconnu les crimes du franquisme, souligne le spécialiste. Pire, il a coupé tous les crédits pour l’identification de l’ADN des victimes du franquisme, enterrées dans les fosses communes, alors que Zapatero (PSOE) a fait passer une loi en 2007. » Si le PSOE s’est longtemps montré prudent sur cette question de mémoire, l’arrivée récente au pouvoir de Pedro Sanchez (PSOE) pourrait accentuer ce tournant. « Il devrait faire preuve d’une volonté éthique de déterrer les fantômes du passé, poussé par Podemos qui veut une relecture de l’histoire. »

>> A lire aussi : Espagne: Premier procès dans l'affaire des «bébés volés» sous la période Franco