Crise migratoire: «Pénaliser financièrement les pays qui refusent les migrants», estime Catherine Wihtol de Wenden

INTERVIEW Directrice de recherche CNRS au CERI-Sciences-Po, spécialiste des migrations internationales, Catherine Wihtol de Wenden revient sur le mini-sommet européen de ce dimanche..

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

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Une personne migrante avec un enfant secourus en Méditerrannée débarquent au port espagnol de Malaga, le 124 juin 2018
Une personne migrante avec un enfant secourus en Méditerrannée débarquent au port espagnol de Malaga, le 124 juin 2018 — Jesus Merida / SOPA Image/SIPA
  • Les dirigeants de seize pays européens tentent ce dimanche à Bruxelles d'apaiser les tensions dans l'Union européenne face au défi migratoire.
  • La réunion de ce dimanche, organisée par la Commission, vise à préparer le terrain du Conseil européen à 28 des 28-29 juin.
  • Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche CNRS au CERI-Sciences-Po et spécialiste des migrations internationales, estime que ce mini-sommet aura de maigres résultats car aucun gouvernement ne souhaite aujourd'hui réformer en profondeur la politique migratoire européenne.

Après l’Aquarius, le navire Lifeline révèle aujourd’hui la confusion de l’Union européenne face à la crise migratoire. Les dirigeants européens sont divisés sur leurs responsabilités dans la prise en charge des migrants. Un mini-sommet organisé par la Commission ce dimanche à Bruxelles réunit seize pays. Cette « réunion informelle » se déroule avant un Conseil européen réunissant les 28 pays, les 28 et 29 juin. Peut-elle résoudre la crise, ou du moins engager une politique migratoire à l’échelle européenne ? Pas vraiment, répond à 20 Minutes Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche CNRS au CERI-Sciences-Po et auteure d’une vingtaine d’ouvrages sur les migrations internationales…

Le mini-sommet du jour réunit seize pays, sans certains pays comme la Pologne et la Hongrie qui s’opposent à l’accueil des migrants… Que cela traduit-il de cette réunion ?

Cela traduit le manque de solidarité entre les pays de l’Union européenne sur cette question, la fracture entre les pays de l’ouest et de l’est de l’Europe, rejoints dernièrement par l’Italie. Une partie des pays européens va à l’encontre d’une valeur essentielle de l’Union européenne, celle de la solidarité.

Ce mini-sommet précède un Conseil européen les 28 et 29 juin. Qu’augure-t-il ?

Cela augure une grande fracture dans l’Union européenne, entre les pays qui souhaitent organiser un accueil et ceux qui ne veulent rien savoir. Le problème est global en Europe et ne se limite pas à la question des migrations. Avec la montée de l’extrême droite et des populismes européens, c’est un abandon général de la solidarité et le retour à des traditions et des identités… Cela s’accompagne d’un refus de ces migrations.

>> Migrants de l'Aquarius en Espagne: Et maintenant, quelle politique migratoire pour l'Europe?

La France et l’Espagne vont proposer de créer des « centres fermés sur le sol européen », a annoncé Emmanuel Macron. Comment recevez-vous cette proposition ?

Cela, à mon avis, traduit une sorte de compromis : d’un côté refuser que des femmes et des hommes meurent en mer, mais de l’autre, faire preuve de fermeté et un tri entre ceux qui demanderont l’asile. Il est probable que ces propositions espagnole et française constituent un fil rouge pour le prochain Conseil européen. Or, cette politique peut-elle être appliquée ? J’en doute.

De quoi doutez-vous ?

Le régime d’asile européen est dans l’impasse. Mais au-delà, c’est la politique migratoire européenne qui est dans une impasse… Il faudrait une remise à plat globale de ces politiques. Il n’y aura pas de solution tant que ce système bloqué persiste… Depuis les années 1990, les projets se multiplient, par petites touches, sans rien régler. Car tant que les gouvernements auront peur de leurs électorats, rien ne pourra changer.

Comment, pour les gouvernements, mettre en place une politique migratoire à l’échelle européenne ?

Tout d’abord, faire en sorte que des milliers de personnes ne meurent plus dans la Méditerranée. Cela passe par le respect de la loi, par la solidarité entre les pays européens, par le partage du fardeau des pays en première ligne que sont l’Italie, la Grèce ou Malte. A mon avis, il faudrait pénaliser financièrement les pays qui refusent les migrants. Il manque une fermeté quand d’un côté, des pays reçoivent des fonds européens mais de l’autre ne veulent rien entendre d’une politique migratoire européenne. Enfin, je suis favorable à rouvrir l’immigration pour les métiers en tensions. Car ne nous mentons pas, aujourd’hui les emplois en tension sont occupés par des sans-papiers. Cette politique permettrait d’éviter que des personnes ne risquent leur vie, et parfois la perdent en mer.