Ce dimanche, les 630 migrants secourus par l'Aquarius sont arrivés dans le port espagnol de Valence.
Ce dimanche, les 630 migrants secourus par l'Aquarius sont arrivés dans le port espagnol de Valence. — PAU BARRENA / AFP

HUMANITAIRE

VIDEO. Arrivée des migrants de l'Aquarius en Espagne: Et maintenant, quelle politique migratoire pour l'Europe?

Après un long blocage en mer, les 630 migrants secourus par l’Aquarius, le bateau de sauvetage de SOS Méditerranée, ont pu rejoindre le port espagnol de Valence, cristallisant les tensions relatives à la politique migratoire européenne…

  • Les 630 migrants secourus par l’Aquarius sont arrivés ce dimanche au port espagnol de Valence.
  • Des centaines de personnes secourues sont restées bloquées plusieurs jours en mer après le refus de l’Italie et de Malte d’ouvrir leurs ports au bateau de SOS Méditerranée.
  • Une situation qui relance la question de la politique migratoire européenne.

Ils sont arrivés sur la terre ferme d’Espagne. Les 630 migrants secourus par l’Aquarius, au centre cette semaine de vives tensions sur la politique migratoire de l’Europe, sont arrivés ce dimanche dans le port espagnol de Valence, épilogue d’une semaine d’errance en Méditerranée.

Applaudissements ou danses et chants à la vue des côtes espagnoles : pour ces 450 hommes, 80 femmes dont au moins sept enceintes, 89 adolescents et onze enfants de moins de 13 ans, tous rêvant d’une vie meilleure en Europe, l’arrivée à Valence marque la fin d’une odyssée de 1.500 kilomètres.

Un voyage éprouvant durant lequel ils auront été le catalyseur des profondes fractures au sein de l’Union Européenne sur la question migratoire qui sera au centre du prochain conseil européen des 28 et 29 juin.

Un précédent « négatif »

« C’est la fin d’un voyage trop long », a déclaré David Noguera, président de MSF Espagne, en se félicitant que les migrants soient enfin « en lieu sûr » tout en tirant la sonnette d’alarme face au précédent « négatif » représenté par la fermeture des ports italiens et maltais aux ONG de secours aux migrants. « Les refus de l’Italie et de Malte d’accueillir l’Aquarius ont marqué le début d’une interminable attente de 36 heures, jusqu’à la décision espagnole de nous accueillir, déplore Fabienne Lassalle, directrice générale de SOS Méditerranée. Ces heures de sauvetage ont été très éprouvantes, tant pour les bénévoles à bord que pour les personnes secourues. » « Il y avait 650 personnes à bord, alors que l’Aquarius n’a qu’une capacité d’accueil de 500 personnes, poursuit-elle. Certains se sont retrouvés sur le pont avant du bateau, sous la chaleur et un soleil de plomb, et sans assez de vivres pour nourrir tout le monde. Des ravitaillements ont été organisés, mais la logistique est très compliquée pour tout à cette échelle-là ».

Le refus de l’Italie et de son ministre de l’Intérieur Matteo Salvini (Ligue, extrême droite), homme fort du gouvernement, d’accueillir l’Aquarius a plongé l’Europe dans une nouvelle crise sur la question migratoire. « On pourrait penser que pour que l’Aquarius accoste, il suffisait d’appliquer le droit international maritime déjà existant, mais on voit ici avec ce sauvetage que l’extrême droite italienne méprise ces règles, observe Michel Agier, ethnologue et anthropologue, directeur de recherche à l’IRD et directeur d’études à l’EHESS. Elle entraîne dans son sillage d’autres gouvernements européens à remettre en cause le droit et les principes élémentaires d’humanité et à ne pas sauver des vies ». Pour l’ethnologue, « il faudrait former un recours devant la justice européenne, parce que l’Italie et Malte, en refusant d’accueillir l’Aquarius, sont dans l’illégalité. Et si un précédent est créé, cela marque un pas de plus dans la déshumanisation ».

« La peur absolue d’être renvoyée en Libye »

A bord de l’Aquarius, « les migrants sont en proie à des angoisses, à une peur absolue d’être renvoyés en Libye, indique Fabienne Lassalle. Les équipes qui travaillent à bord de l’Aquarius sont dévouées, mobilisées 24 heures sur 24, et calment peurs et angoisses. Mais elles sont révoltées par cette situation, où le politique prend le pas sur l’humain, au mépris de la vie de ces gens. On s’est senti otages de tous ces bras de fer politiques, où chacun se renvoie la balle sans prendre ses responsabilités ». Tout juste arrivé au pouvoir, c’est finalement le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez qui avait offert d’accueillir les migrants sauvés par l’Aquarius dans la nuit du 9 au 10 juin au large de la Libye. Un geste « humanitaire » mais aussi « politique » pour Madrid, destiné à impulser une réponse européenne commune face à la crise migratoire.

De son côté, la France a proposé d’accueillir une partie des migrants de l’Aquarius. Une offre saluée par le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez comme un signe de la « coopération » et de la « solidarité » européennes nécessaires face à la crise migratoire. Mais qui est « bien trop tardive », regrette Michel Agier, pour qui « la France a une politique migratoire trop restrictive, apeurée et effrayante ».

« Organiser la solidarité »

Mais cette odyssée de l’Aquarius peut-elle laisser augurer d’un changement profond de la politique migratoire européenne ? « C’est l’Europe tout entière qui est concernée et qui doit œuvrer à trouver une solution globale, estime Fabienne Lassalle. Si les derniers événements permettent de révéler au grand jour cette situation, de pousser les dirigeants européens à la prise de conscience, alors il ressortira de toutes ces tergiversations quelque chose de positif, et les lignes pourront enfin bouger ».

Pour Michel Agier, « la question de la politique migratoire européenne à adopter est à la fois politique et philosophique. A ce jour, il n’y a pas de politique nationale, européenne ni globale sur la possibilité de circulation dans le monde. Aujourd’hui, il faut une réelle volonté européenne d’avoir une politique migratoire harmonisée. Pourquoi pas en se rapprochant des mesures évoquées en 2015 par la Commission européenne, qui proposait de remettre en cause les accords de Dublin : imaginer la répartition des migrants dans toute l’Europe, selon un principe de péréquation, en fonction des capacités d’accueil de chaque Etat membre. Mais pour cela, l’Union européenne doit changer de paradigme et ne plus considérer l’étranger comme un ennemi. Il faudrait parvenir, à l’échelle globale, à adopter un principe juridique préalable du droit de circulation ». Pour commencer, « il faut organiser la solidarité, prescrit l’ethnologue. En Italie, le village de Riace a repris vie grâce à la solidarité locale, les migrants y ont été accueillis, les villageois leur ont fait une place dans leur ville et tout le monde y a gagné ».

« S’inspirer des initiatives microlocales » et « augmenter les moyens alloués au sauvetage »

Une initiative qui n’est pas isolée. Ce dimanche, sur le port de Valence, une banderole clamait « Bienvenue chez vous », dans différentes langues, alors que l’arrivée de l’Aquarius a déclenché un élan de solidarité. « Les gens se proposent pour tout ce qui se présente : servir de traducteur, offrir un logement », explique Johnson Tamayo, artiste de 51 ans, l’un des bénévoles mobilisés par la Croix-Rouge. Au total, le dispositif mis en place pour cet accueil exceptionnel mobilise 2.320 personnes dont un millier de bénévoles et 470 traducteurs. « Il y a dans la société civile à la fois beaucoup de réalisme et d’actions concrètes dont tout le monde, locaux et migrants, sort gagnant de ces solutions intégrées, considère Michel Agier. Les Etats devraient s’inspirer de ces initiatives microlocales et les décliner, s’appuyer sur la mobilisation des réseaux, associations et collectifs ».

Fabienne Lassalle, elle, s’inquiète « du temps que cela prendra pour parvenir à des accords européens. J’attends une clarification sur l’organisation des opérations de sauvetage en mer, ainsi qu’une augmentation des moyens alloués à ces opérations. Durant l’odyssée de l’Aquarius de ces derniers jours, beaucoup de temps a été perdu, autant de temps durant lequel le bateau ne pouvait pas venir en aide à d’autres embarcations en détresse, et ce n’est pas normal ». Mais malgré « la rage, poursuit Fabienne Lassalle, nous continuerons à secourir toutes ces personnes qui traversent la Méditerranée au péril de leur vie. Il le faut, d’autant que si nous ne sommes pas là-bas, sur place, on s’entendra dire qu’il n’y a plus de morts en Méditerranée, parce qu’il n’y aura en réalité plus personne pour les voir. Et l’indifférence sera encore plus généralisée ».

Depuis 4 ans, au moins 15 000 hommes, femmes et enfants sont morts noyés en Méditerranée en tentant la traversée sur des embarcations de fortune.