Pourquoi l'Ukraine a mis en scène «la fausse mort» du journaliste Arkadi Babtchenko

MONDE Selon Kiev, l'opération était nécessaire pour déjouer un projet d'assassinat visant le journaliste...

P.B. avec AFP

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Le journaliste russe Arkadi Babtchenko (centre) est bel et bien vivant.
Le journaliste russe Arkadi Babtchenko (centre) est bel et bien vivant. — Efrem Lukatsky/AP/SIPA

Une fausse mort pour éviter un vrai meurtre. Après environ 24 heures de larmes et d’indignation, il est réapparu vivant mercredi : l’assassinat du journaliste russe critique du Kremlin Arkadi Babtchenko était une mise en scène de l’Ukraine, invraisemblable opération visant, selon Kiev, à déjouer un meurtre commandité par la Russie.

« Je voudrais féliciter la famille d’Arkadi Babtchenko et Arkadi Babtchenko lui-même », a rapidement lancé le chef Services de sécurité ukrainiens (SBU), Vassyl Grytsak. Arkadi Babtchenko est alors entré dans la pièce, sous les applaudissements et les cris d’incrédulité de ses confrères.

Sa famille était au courant

Face aux caméras, en pull à capuche sombre, le journaliste a expliqué avoir participé à une mise en scène dans le cadre d’une « opération spéciale » préparée depuis deux mois. « Je voudrais vraiment remercier les Services de sécurité ukrainiens de m’avoir sauvé la vie », a-t-il déclaré.

S’il a présenté ses excuses à sa femme, les forces de sécurité ukrainiennes ont assuré que sa famille était au courant de l’opération, qui visait à déjouer une tentative d’assassinat pour laquelle un Ukrainien recruté par les « services de sécurité russes » et présenté comme l'« organisateur » a été arrêté. Il devait ensuite préparer les assassinats d’une trentaine d’autres personnes, essentiellement des Russes exilés en Ukraine, a affirmé Vassyl Grytsak.

Un conseiller du ministre de l’Intérieur et député, Anton Guerachtchenko, a affirmé sur Facebook que cette mise en scène violente était nécessaire pour « remonter et documenter toute la chaîne, du tueur à gages aux organisateurs et aux commanditaires », en les persuadant que « la commande a bien été exécutée ». « Sherlock Holmes a utilisé avec succès la méthode de la mise en scène de sa propre mort pour élucider efficacement des crimes compliqués », a-t-il ajouté.

Une simulation « navrante », selon RSF

De son côté, le ministère russe des Affaires étrangères a dénoncé une « nouvelle provocation antirusse ». L’opposant à Poutine Gary Kasparov, lui, reste perplexe face à cette « une étrange mascarade ».

Surtout, l’ONG Reporters Sans Frontières a condamné une simulation « navrante » « que rien ne justifie », y voyant « une nouvelle étape dans la guerre de l’information » entre Kiev et Moscou.

Igor Lukes, professeur de géopolitique à l’université de Boston, ne comprend pas ces réactions: «C'est à ma connaissance, la première ''sting operation'' (opération d'infiltration) de ce type en Ukraine ciblant une menace russe. Mais les forces de l’ordre et de renseignement conduisent régulièrement de telles opérations dans des pays qui se présentent comme des Parangons de vertu. Pour déjouer des complots, des agents peuvent se faire passer pour un tueur afin d’identifier les éventuels commanditaires. Au tribunal, ils doivent simplement prouver qu’ils n’ont pas initié le complot ».

L’expert concède toutefois que cette mise en scène pourrait faire le jeu de la désinformation russe : « Le risque existe. De fait, Moscou affirme déjà [qu’on cherche à lui faire porter le chapeau] pour Litvinenko, Skripal et le vol MH17. C’est un mensonge, mais il est efficace, et il y a toujours des personnes pour le croire. »