Italie: «Si on devait assister à une crise financière, les répercussions seraient monumentales»

INTERVIEW Jérôme Creel, directeur du département des études de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et professeur à l’ESCP Europe, à répondu à nos questions sur le nouveau gouvernement italien…

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Luigi Di Maio, le leader du Mouvement 5 étoiles (M5S) et Giuseppe Conte qui devrait devenir le prochain président du Conseil italien, le 1er mars 2018.
Luigi Di Maio, le leader du Mouvement 5 étoiles (M5S) et Giuseppe Conte qui devrait devenir le prochain président du Conseil italien, le 1er mars 2018. — MONTEFORTE / AFP
  • Luigi Di Maio et Matteo Salvini, les chefs de file respectifs du Mouvement 5 étoiles (M5S) et de la Ligue, ont proposé au président de la République, Sergio Mattarella, le nom de Giuseppe Conte pour diriger le gouvernement italien.
  • Agé de 54 ans, Giuseppe Conte est un juriste universitaire, spécialiste du droit civil et administratif. Inconnu du grand public, il avait été présenté avant les élections du 4 mars par le M5S comme possible ministre chargé de « débureaucratiser » la fonction publique.
  • La Ligue et le M5S ont dévoilé un nouveau programme qui tourne le dos à l’austérité et aux « diktats » de Bruxelles. Une feuille de route pourrait coûter à 100 milliards d’euros, creuser davantage la dette italienne et rompre les engagements pris auprès de l’Union européenne.

Guiseppe Conte pourrait devenir le prochain président du Conseil italien. Un nom suggéré lundi par Luigi Di Maio et Matteo Salvini, les chefs de file respectifs du Mouvement 5 étoiles (M5S) et de la Ligue, avec l’objectif de former dans la semaine le premier gouvernement antisystème. Le nom du futur chef du gouvernement italien doit être validé par le président, Sergio Mattarella dans les jours qui viennent.

Le programme de ce nouveau gouvernement, dévoilé vendredi, qui tourne le dos à l’austérité et aux « diktats » de Bruxelles pourrait coûter jusqu’à 100 milliards d’euros. Le document prévoit notamment une réduction des prélèvements fiscaux de plusieurs milliards d’euros, une augmentation des dépenses publiques en faveur des plus défavorisés et l’abandon d’une réforme sur les retraites.

Cette politique, qui pourrait fragiliser l’économie du pays - la troisième de la zone euro -, inquiète l’Europe et la France : « Si le nouveau gouvernement prenait le risque de ne pas respecter ses engagements sur la dette, le déficit, mais aussi l’assainissement des banques, c’est toute la stabilité financière de la zone euro qui serait menacée », a averti Bruno Le Maire, lors de l’émission Le Grand Rendez-vous Europe 1-Les Echos-CNEWS, samedi 20 mai. « Ne pas respecter ces engagements (…) ça veut dire menacer (…) les économies de tous les épargnants européens », a conclu le ministre de l'Economie.

 Jérôme Creel, directeur du département des études de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et professeur à l’ESCP Europe, est revenu pour 20 Minutes sur le plan économique de ce nouveau gouvernement.

Quelle va être la politique du nouveau gouvernement italien ?

Pour moi, le nouveau gouvernement italien fait trois paris. D’abord un pari politique en donnant un coup de pied dans les institutions européennes pour qu’elles se réforment. Ce nouveau gouvernement veut une véritable transformation des institutions publiques. Ensuite, un pari économique en lançant une relance budgétaire qui pourrait potentiellement avoir des effets favorables sur la croissance. Pour finir, un pari financier. L’Italie ne veut pas se trouver dans une situation où les marchés financiers tournent le dos au pays et où le gouvernement perdrait la confiance de ces marchés financiers. Si le pari économique est gagné, alors les deux autres le seront aussi.

Quelles peuvent être les conséquences sur l’Europe et la France ?

Il y a une volonté de ne plus respecter à la lettre les directives européennes, ce qui peut empêcher l’Europe et la France de trouver en l’Italie un partenaire fiable. Normalement la dette publique ne doit pas excéder 60 % du PIB et la dette publique de l’Italie atteint, elle, les 130 % du PIB. Une relance budgétaire pourrait amener une hausse de la dette publique et ça, c’est contraire aux règles budgétaires européennes. Il faudrait que cette relance ait vraiment un fort impact sur la croissance italienne.

Pourtant, on a déjà vu que l’Italie était capable de réduire son déficit en dessous de 3 %, et plus rapidement que la France. Ça laisse une marge de manœuvre au nouveau gouvernement italien. Il peut réaliser un tour de passe-passe, d’une part en faisant la relance promise aux électeurs et, d’autre part, en ne respectant pas totalement les directives européennes. Le prochain gouvernement dit "on ne respecte pas les règles de l’Europe" et ça, ça ne va pas faciliter la coordination France-Italie. Ça ne joue clairement pas en faveur de notre pays. Entre un président français proeuropéen et un président italien eurosceptique, les futures relations entre les deux pays vont être très compliquées.

Peut-on assister à une crise financière en Italie, sur le mode de celle de la Grèce ?

Si la dette augmente considérablement, l’Italie aura toutes les chances d'entrer dans une crise financière. Mais avant cela, il faut attendre que la politique budgétaire soit précisée, car tout va dépendre de ça. Si la relance n’est pas trop massive et produit de l’activité en plus, ça ne déstabilisera ni l’Italie ni l’Union européenne. A l’inverse, si la relance est rapide et trop massive, la confiance des marchés financiers pourrait s’amenuiser. A ce moment-là, on pourrait assister à une crise financière à la mode grecque, avec un risque supplémentaire spécifique à l’Italie. Le poids de l’économie italienne n’a rien à voir avec celui de la Grèce. Si on devait assister à une crise financière en Italie, les répercussions seraient monumentales.

Il faut toute de même nuancer, car la probabilité d’une nouvelle crise financière en Italie reste très faible. C’est encore trop tôt pour que les marchés financiers s’inquiètent, il faut d’abord laisser le temps au gouvernement de s’installer. Le gouvernement italien veut donner un coup de pied dans la fourmilière, mais à mon avis, ils ne sont pas aussi provocateurs qu’ils veulent le laisser croire.

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