Etats-Unis: Un an après, où en est l'enquête de Robert Mueller sur Donald Trump?

JUSTICE Le procureur spécial tente de démêler une affaire géopolitico-financière tentaculaire…

Philippe Berry

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 	Photomontage du président américain, Donald Trump, face au procureur spécial chargé de l'enquête sur la Russie, Robert Mueller.
Photomontage du président américain, Donald Trump, face au procureur spécial chargé de l'enquête sur la Russie, Robert Mueller. — PHOTOS SIPA / MONTAGE 20 MINUTES

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Le président américain n’a pas résisté à l’envie de souhaiter un joyeux anniversaire à sa « chasse aux sorcières » préférée sur Twitter, jeudi. Un an après avoir repris en mains l’enquête du FBI sur une possible collusion entre la campagne de Donald Trump et la Russie, le procureur spécial Robert Mueller a interrogé des dizaines de témoins, réquisitionné des milliers de documents et inculpé 19 personnes. A ce stade, on ne sait pas si l’enquête se terminera par une explosion comme le Watergate ou un pschitt comme le scandale Iran-Contra.

L’enquête en chiffres

  • 19 personnes – dont quatre collaborateurs de Donald Trump et 13 ressortissants russes – ainsi que trois sociétés ont été inculpées. Parmi les charges : mensonge au FBI, blanchiment d’argent, fraude bancaire ou conspiration contre les Etats-Unis.
  • Une personne, l’avocat néerlandais Alex van der Zwaan, qui est le gendre d’un oligarque russe, a été condamnée à 30 jours de prison pour faux témoignage.
  • Cinq accusés ont plaidé coupable et coopèrent avec le procureur.

Les trois volets de l’enquête

  • La « collusion ». Techniquement, le terme employé depuis le début par Donald Trump et les médias ne correspondant à aucun délit fédéral, rappelle à 20 Minutes l’ancien procureur Paul Rosenzweig. Mais au sens large, le terme rassemble tout ce qui touche à « la trahison et au complot contre les Etats-Unis ». Le renseignement américain a conclu que la Russie a cherché à faire basculer l’élection américaine au profit de Donald Trump. La question centrale : le président américain, ou ses lieutenants, ont-ils collaboré avec Moscou ?
  • L’obstruction (ou l’entrave) à la justice. C’est tout ce qui touche au limogeage du directeur du FBI James Comey. Un président américain peut virer n’importe qui à son gré mais pas s’il le fait avec une « intention malhonnête » (« corrupt intent »), par exemple pour mettre des bâtons dans les roues de l’enquête qui le vise.
  • La piste financière et le blanchiment d’argent. Robert Mueller applique le bon vieil adage : « Follow the money » (« Suis l’argent »). Il a notamment réquisitionné des archives de la Deutsche Banke sur des prêts accordés à Donald Trump depuis une vingtaine d’années. En 2017, la banque allemande avait écopé d’une amende dans une affaire de blanchiment d’argent venu de Russie.

Les personnages clés

 

Robert Mueller, le 21 juin 2017.

Robert Mueller, 73 ans. L’ancien directeur du FBI travaille dans l’ombre, à la tête d’une équipe d’une vingtaine d’avocats spécialisés dans des domaines variés : crimes financiers, corruption, sécurité nationale, crime organisé et cybercriminalité.

 

Le directeur adjoint du FBI, Andrew McCabe (droite), le 20 juillet 2017, aux côté du ministre de la Justice Jeff Sessions (centre) et de son adjoint Rod Rosenstein.

Rod Rosenstein, 53 ans (à gauche). Le ministre de la Justice Jeff Sessions s’étant récusé, c’est le numéro 2 du ministère, Rod Rosenstein, qui a nommé et supervise Robert Mueller. Nommé par le président américain, il a notamment demandé à un juge que Carter Page, un conseiller de Donald Trump pendant la campagne, soit mis sur écoute. Il a également demandé au parquet de New York d’enquêter sur l’avocat de Donald Trump, Michael Cohen.

 

L'ancien directeur de campagne de Donald Trump, Paul Manafort, à sa sortie d'un tribunal de Washington, le 28 février 2018.

Paul Manafort, 69 ans. L’ancien directeur de campagne de Donald Trump est mis en examen pour avoir blanchi 30 millions de dollars lorsqu’il faisait du lobbying en Ukraine pour le compte du président pro-russe Viktor Ianoukovitch. Son procès doit commencer en septembre.

 

Donald Trump et son conseiller Michael Flynn, pendant la campagne présidentielle, le 29 septembre 2016.

Michael Flynn, 59 ans. L’ex-conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump a plaidé coupable de faux témoignage au FBI. Pendant la passation du pouvoir, il a eu des contacts avec l’ambassadeur russe Sergey Kislyak et a passé des coups de fil à la résidence de Donald Trump pour demander ce qu’il devait répondre sur les sanctions contre la Russie.

 

George Papadopoulos (photo de profil Linkedin).

George Papadopoulos, 30 ans. C’est par ce jeune collaborateur de campagne de Donald Trump que l’enquête du FBI, baptisée « Crossfire Hurricane », a commencé en 2016. Après une soirée arrosée dans un pub londonien, Papadopoulos s’est vanté auprès d’un diplomate australien que la Russie possédait des « informations compromettantes » sur Hillary Clinton. Il coopère aujourd’hui avec Robert Mueller.

 

Donald Trump Jr, fils aîné du président américain.

Donald Trump Jr, 40 ans. Le fils du président américain n’a pas encore été interrogé par le procureur mais il a été entendu par le Sénat à propos de la rencontre de la Trump Tower avec une avocate russe ayant promis « des informations compromettantes » sur Hillary Clinton. A plus de 50 reprises, Donald Trump Jr a répondu « Je ne me souviens pas ». Il a notamment oublié à qui appartient le numéro de téléphone masqué qui l’a appelé après la rencontre.

 

L'avocat personnel de Donald Trump, Michael Cohen, le 13 avril à New York.

Michael Cohen, 51 ans. L’avocat personnel et le « fixeur » de Donald Trump est surtout impliqué dans le paiement à l’ex-star du porno Stormy Daniels. Ce volet ne relève pas de la juridiction de Robert Mueller mais pourrait déboucher sur une enquête sur une possible fraude à la loi sur le financement électoral. Le nom de Michael Cohen revient également dans l’affaire russe car il a supervisé un projet de construction – finalement abandonné – d’un hôtel Trump à Moscou pendant la campagne. Et si Cohen nie catégoriquement s’être rendu à Prague pour participer à une rencontre secrète avec un intermédiaire russe, Robert Mueller aurait la preuve de la présence de l’avocat dans la capitale tchèque, selon le site McClatchy. S’il était confirmé, ce point donnerait du poids aux accusations de collusion.

Et la suite ?

Cela fait un an que Robert Mueller a été nommé et deux depuis que le FBI a ouvert une enquête. Si de nombreux républicains somment le procureur « d’en finir », il va sans doute falloir devoir patienter. Le Watergate avait duré près de quatre ans et le scandale du Whitewater, qui avait commencé comme une enquête sur des investissements immobiliers de Bill et Hillary Clinton, a accouché, sept ans plus tard, de l’affaire Monica Lewinsky.

De nombreux observateurs estiment cependant que le raid du FBI contre Michael Cohen signifie que Robert Mueller se trouve dans la dernière ligne droite. Tout pourrait culminer par une déposition sous serment de Donald Trump, même si rien ne garantit que le président américain accepte une invitation du procureur. Une fois que ce dernier aura présenté son rapport au ministère de la Justice, la balle sera dans le camp du Congrès, qui décidera s’il y a matière à engager une procédure de destitution. Bref, le feuilleton a encore de quoi durer une ou deux saisons.