La Colombie aujourd'hui (5/6): Le pays est-il prêt à pardonner aux Farc?

REPORTAGE A l'occasion de l'élection présidentielle colombienne, dont le 1er tour est prévu le 27 mai, 20 Minutes vous propose toute la semaine une série d'articles pour mieux cerner la situation actuelle dans ce pays...

Caroline Girardon

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Le campement de Monterredondo en Colombie a été construit après les accords de paix pour permettre aux Farc démobilisés d'apprendre un métier et retourner à la vie civile. Lancer le diaporama
Le campement de Monterredondo en Colombie a été construit après les accords de paix pour permettre aux Farc démobilisés d'apprendre un métier et retourner à la vie civile. — C. Girardon / 20 Minutes
  • A l'occasion de la Présidentielle en Colombie, 20 Minutes vous propose cette semaine une série d'articles pour mieux cerner les enjeux du scrutin.
  • Les Farc ont accepté de rendre leurs armes  en novembre 2016 pour retourner à la vie civile.
  • Mais leur intégration se fait difficilement et la population ne semble guère vouloir leur pardonner 53 ans de conflit armé. 

De notre envoyée spéciale en Colombie,

Casquette vissée sur le crâne, un costaud jette un coup d’œil suspicieux et s’extirpe nonchalamment de la voiture dans laquelle il discutait. Main plaquée sur les deux revolvers cachés sous son tee-shirt, il s’avance, toisant légèrement l’inconnu qui se présente. Pas de sourire. Hector Sanchez, 36 ans, fait le guet à l’entrée du campement de Monterredondo, là où se trouve actuellement encore une trentaine de guerillos démobilisés. Les autres sont déjà partis, tenant de prendre une vie normale, ou sont retournés dans les montagnes pour continuer la lutte.

Depuis les accords de paix de novembre 2016, quelque 7.000 FARC se sont regroupés dans 26 zones réparties dans toute la Colombie pour rendre leurs armes, sous contrôle de l’ONU et apprendre à retourner à la vie civile. Monterredondo en fait partie. En contrebas, une zone militaire a pourtant été érigée pour protéger les anciens guerillos d’éventuels règlements de compte et leur garantir la tranquillité. Mais Hector reste malgré tout sur ses gardes.

« On ne peut faire confiance à personne »

« C’est soi-disant la paix mais on ne peut faire confiance à personne », lâche-t-il, le visage fermé. « Les anciens commandants restent très vulnérables. Ils courent de grands risques car à tout moment, on peut les tuer ». Hector est chargé d’assurer la sécurité du sergent Miguel Pascuas, 87 ans, l’un des quatre fondateurs des Farc, qui vit au campement depuis quelques mois. Il est l’un de ses dix « gardes du corps » et tient à remplir efficacement la mission qui lui a été confiée.

Le sergent Miguel Pascuas, 87 ans, est l'un des quatre fondateurs des Farc.
Le sergent Miguel Pascuas, 87 ans, est l'un des quatre fondateurs des Farc. - C. Girardon / 20 Minutes

« Le pays compte beaucoup d’ennemis de la paix, en premier lieux les groupes de paramilitaires. Ils peuvent venir car ils savent où l’on se trouve désormais. Avant, nos commandants vivaient dans les montagnes, un endroit davantage sûr pour eux. Ils avaient des armes, des hommes pour les défendre. Aujourd’hui, c’est très différent », poursuit le trentenaire, déplorant que les Farc soient « les seuls à être en danger ». Un sentiment partagé par le sergent Pascuas. La démarche lente, le vieil homme arbore fièrement un tee-shirt à l’effigie des Farc, arpentant les allées du campement. Une façon de tuer le temps.

« Je leur demande de ne pas me tuer car maintenant la guerre est finie »

« Il y a encore des groupes armés dans la région que je rencontre parfois et je leur dis que je suis dans un processus de réintégration. Je leur demande de ne pas me tuer car maintenant la guerre est finie. Nous avons déposé les armes et nous ne voulons plus de violence », affirme l’octogénaire. Et d’insister : « Qu’ils ne m’embêtent pas et je ne les embêterai pas ».

L’ancien « commandante » aspire aujourd’hui à une vie paisible, assurant être de bonne foi. « Nous sommes disposés à respecter les accords de paix et nous le faisons. Mais on souhaiterait que le gouvernement le fasse aussi. » Ce qui n’est pas le cas, selon l’avis de nombreux guerillos, comme Maria qui s’évertue à laver quelques assiettes dans une bassine, avec le peu d’eau de pluie qu’elle a récupéré du toit en tôle. Pas de tuyau d’arrosage, ni de robinet. Ici, tout est rudimentaire.

Maria et son mari, Manuel qui a passé 37 ans dans les Farc, vivent désormais dans le campement sommaire de Monterredondo en Colombie, censé les préparer au retour à la vie civile.
Maria et son mari, Manuel qui a passé 37 ans dans les Farc, vivent désormais dans le campement sommaire de Monterredondo en Colombie, censé les préparer au retour à la vie civile. - C. Girardon / 20 Minutes

« Les structures n’ont pas été faites comme cela aurait dû être le cas. Des fois, il pleut dans notre chambre et sur notre lit. Qu’est-ce qu’ils se sont dits ? Qu’on allait continuer de vivre comme on le faisait dans les montagnes ? Non ! », soupire-t-elle, critiquant à demi-mot un manque de dignité. Elle s’est installée à Monterredondo, il y a quatre mois lorsque son mari Manuel est sorti de prison.

Des Farc sans terre

Après 37 années passées au sein des Farc, ce dernier a souhaité venir vivre ici, pensant que c’était « un bon endroit » où il apprendrait à cultiver la terre, devenant lui-même propriétaire. Mais la déception est de mise. « Ici, il y a une grande quantité de combattants entassés qui ne font absolument rien. Rien n’a été mis en place dans ce qui a été accordé. Un des points fondamentaux est que nous avons besoin de terres pour développer nos projets. »

Manuel Alfonso, 53 ans, a passé 37 ans dans les rangs des Farc. Aujourd'hui, il vit au campement de Monterredondo en Colombie où il est formé à un métier pour retourner à la vie civile.
Manuel Alfonso, 53 ans, a passé 37 ans dans les rangs des Farc. Aujourd'hui, il vit au campement de Monterredondo en Colombie où il est formé à un métier pour retourner à la vie civile. - C. Girardon / 20 Minutes

En attendant, Manuel réalise des meubles en bois ou cultive du bio sur des terres appartenant aux paysans du secteur. Des terres louées pour une durée de 5 ans. « Après l’échéance, que va-t-on faire ? Cela sera fini. On souhaiterait monter nos propres infrastructures pour pouvoir se réinsérer mais on ne nous a pas donnés de terres… », répète-t-il. Ce qu’avait promis le gouvernement.

Des promesses irréalisables ?

« Ces promesses sont impossibles à réaliser. Les Farc réclament de nombreux hectares mais la Colombie n’a plus de terres disponibles, il faudrait pour cela détruire les forêts », argumente Camilo Gomez, qui a été commissaire de paix, chargé de la négociation avec les FARC et ENL sous le gouvernement Pastrana (1998-2002).

Pour Maria et Hector, tout est une question de « rancune ». « On est privés de ce qu’on nous a promis et nos familles sont attaquées à l’extérieur. La constitution dit que nous avons droit à la santé, à la vie, à la liberté à la religion… Vraiment, c’est injuste que certains paient pour d’autres », lance la première. « C’est politique. Beaucoup de personnes ne savent pas pardonner et ne tiennent pas compte du fait qu’on a signé un accord de paix », ajoute le second.

« On exige des victimes qu’elles pardonnent avant même que leurs bourreaux ne demandent pardon »

Mais selon Camilo Gomez, le pardon n’est pas encore possible. « Les Farc se considèrent comme des victimes mais ils ne le sont pas. Ils ont orchestré plus de 28.000 kidnappings, ils ont menacé des millions de paysans, tué des milliers de gens. Ils ont organisé des attentats terroristes… Mais la société ne les a pas entendus demander pardon pour cela », avance-t-il. Un avis partagé par Sofia Gaviria, présidente de la Fédération des victimes de Farcs.

« C’est puéril de réclamer le pardon de la population. Est-ce qu’en France, les terroristes sont allés voir les familles des victimes pour leur demander si c’était possible d’être pardonnés ? Le pardon, ça se gagne avec des faits, avec des regrets. Le problème de la Colombie c’est qu’on exige des victimes qu’elles pardonnent avant même que leurs bourreaux ne demandent pardon », appuie-t-elle.

Un aveu de culpabilité serait selon elle, la condition préalable pour changer l’opinion publique. Pour Camilo Gomez aussi. « Que les Farc reconnaissent déjà ce qu’ils ont fait, qu’ils disent la vérité et racontent les liens qu’ils entretenaient avec les narcotrafiquants… », insiste l’homme politique. Et de conclure : « 50 millions de Colombiens ne peuvent pas se tromper face à 6.000 hommes ».

Demain, retrouvez le dernier volet de notre série sur la Colombie : "Les accords de paix sont-ils voués à l’échec ?"