La Colombie aujourd'hui (2/6): Les victimes, les grandes oubliées du conflit armé

REPORTAGE A l’occasion de l’élection présidentielle colombienne, dont le 1er tour est prévu le 27 mai, 20 Minutes vous propose toute la semaine une série d’articles pour mieux cerner la situation actuelle dans ce pays…

Caroline Girardon

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25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Ximena Secue Martinez, victime de la guérilla colombienne.
25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Ximena Secue Martinez, victime de la guérilla colombienne. — Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International
  • A l’occasion de la Présidentielle en Colombie, 20 Minutes vous propose cette semaine une série d’articles pour mieux cerner les enjeux du scrutin.
  • Le conflit armé a fait plus de 8 millions de victimes.
  • Seules 7 % d’entre elles ont été indemnisées malgré la création de l’Unité pour les victimes en 2012.

De notre envoyée spéciale en Colombie,

Désormais, elle s’en remet à Dieu, le louant quotidiennement pour l’avoir sauvée. Xiemna Secue n’a plus que ce nom à la bouche. A 33 ans, elle est l’une des 8 millions de victimes du conflit armé colombien, recensées depuis 1985. Sa vie n’a tenu qu’à un fil durant de longs mois. Aujourd’hui, elle porte encore les stigmates de l’explosion dont elle a été victime le 16 août 2012. Son œil reste fixe, incapable de suivre le moindre mouvement. Les autres cicatrices sont pudiquement cachées sous ses vêtements ou à l’intérieur de son corps.

A l’époque, la jeune maman vivait dans la réserve indienne de la commune de Caloto. Le jour du drame, en fin d’après-midi, une grenade a été lancée sur le toit de sa maison. Son fils Sebastian, 5 ans, s’apprêtait à se coucher. « Il avait particulièrement sommeil. Je l’ai serré dans mes bras, je l’ai mis au lit et j’ai commencé à le border. Et puis soudain, j’ai senti un rocher qui tombait ». Pas le temps de comprendre, ni de réagir. L’arme explose bruyamment dans la chambre de l’enfant. Xiemna, enceinte de 7 mois, est violemment projetée par le souffle de la déflagration.

25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Ximena Secue Martinez, victime de la guérilla colombienne, et sa famille. Elle a bénéficié d'une aide à la production pour commencer la fabrication et le commerce de yaourts artisanaux.
25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Ximena Secue Martinez, victime de la guérilla colombienne, et sa famille. Elle a bénéficié d'une aide à la production pour commencer la fabrication et le commerce de yaourts artisanaux. - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

« Aucun son ne sortait de ma bouche »

« Je n’entendais plus rien. Je voyais du sang sur moi, je me touchais la tête, le ventre pour sentir le bébé. Je voulais appeler Sebastian mais je ne pouvais pas. Aucun son ne sortait de ma bouche », témoigne-t-elle tandis que les larmes lui envahissent les yeux. La suite n’est que cauchemar. « J’ai commencé à m’évanouir. Je suis restée 15 jours dans le coma. Et à mon réveil à l’hôpital, j’ai appris que ma mère, elle aussi touchée, s’en était sortie. Mais pas Sebastian. Ni mon bébé… Ça a été très dur ».

Les médecins sont pessimistes sur ses chances de survie. Elle n’a pas la force de se battre. Ni l’envie. Ses poumons sont touchés. Ses reins et ses intestins aussi. Elle ne souhaite qu’une chose : rejoindre ses deux enfants et pense sans arrêt au petit corps inerte de Sebastian. « Je savais que je pourrais plus jamais les revoir sur terre. Peu de personnes peuvent imaginer cette souffrance. C’est quelque chose qui rend fou. On peut devenir méchant à cause de ça ».

« L’Etat n’a apporté aucune réparation aux victimes »

Presque six ans après ce drame, Xiemna n’éprouve pourtant plus de colère. Les douleurs dans son corps sont quotidiennes mais le temps a fini par cicatriser certaines blessures morales. Sa foi aussi. Assise dans son jardin, elle regarde désormais avec amour Samuel David, son fils de 3 ans en train de jouer gaiement dans l’herbe. « C’est Dieu qui me l’a donnée », lâche-t-elle. Le plus beau des cadeaux. L’argent, elle n’en a jamais reçu du gouvernement. « Mais ce n’est pas ça qui me comblera », souffle-t-elle.

« L’Etat n’a apporté aucune réparation aux victimes », confirme Sofia Gaviria, la présidente de la Fédération des victimes des FARC. Plus de 8 millions ont pourtant été recensés en Colombie dont 268.000 morts. Plus de 7 millions de personnes ont été déplacées et environ 46.000 ont disparu. En 2012, le gouvernement de Manuel Santos a fait voter une loi pour créer La Unidad para la victimas, une unité visant à indemniser les victimes de la guérilla en fonction des préjudices subies. Par exemple, 31 millions de pesos, à savoir 10.000 euros devaient être partagés entre les proches de personnes assassinées. Ou 90.000 pesos pour les familles déplacées de force. A savoir… 20 euros. De la poudre aux yeux pour Sofia Gaviria.

Sofia Gaviria, sénatrice colombienne, a fondé la Fédération des victimes des Farc.
Sofia Gaviria, sénatrice colombienne, a fondé la Fédération des victimes des Farc. - C. Girardon / 20 Minutes

7 % des victimes indemnisées

« C’est une loi politicarde qui a été réalisée pour vendre l’idée selon laquelle les victimes étaient désormais au centre des préoccupations de l’Etat. C’est un instrument de mensonge pour tromper la communauté internationale. En réalité, l’unité dédiée aux victimes a été créée pour installer une bureaucratie, placer des fonctionnaires et les maintenir 10 ans afin d’obtenir des aides de la communauté internationale », lâche la présidente de la Fédération des victimes avant d’ajouter : « Aucune de ces mesures n’a été appliquée. En 5 ans et demi, seules 7 % des victimes ont touché de l’argent. Le minimum aurait été de leur garantir au moins une réparation matérielle : un logement, un emploi ou la possibilité de mener un projet productif. Mais rien de tout cela a été fait ».

La seule aide que Xiemna a reçue provient de deux ONG : Tierra de Paz et Handicap International lui ont prêté de l’argent, « un premier capital à intérêt très faible » pour pouvoir créer une entreprise de production et de vente de yaourts bio. « C’est façon de les aider à construire leur vie afin qu’ils prennent conscience de leur pouvoir, précise Johana Huertas, chargée de l’aide aux victimes au sein d’Handicap International en Colombie. Beaucoup de communautés se plaignent de ne pas avoir été prises en compte dans le processus de paix. Le fait de prendre leur vie en main est aussi une façon de se faire entendre du gouvernement. »

Aucun projet de réparation collective réalisé

« Les victimes ne sont clairement pas la priorité de l’Etat. Sa priorité était de signer l’accord de paix avec les FARC [qui a permis à l’actuel président de décrocher le prix Nobel de la paix en 2016]. On garantit un avenir aux anciens guerillos en leur assurant que leurs enfants pourront aller à l’école et même à l’université mais on n’aide pas les enfants des victimes », appuie Sofia Gaviria, chiffres à l’appui.

« Le coût de fonctionnement de l’Unité des victimes s’élève à 287 milliards de pesos par an. Mais depuis 2012, seulement 104 milliards ont été dépensés pour aider les victimes dans leurs projets économiques. Et aucun des 500 projets de réparation collective (construction d’écoles, de centres de soin ou de terrains de foot) inscrits dans le programme, n’a été réalisé. C’est la proportion de l’absurde. Il suffirait pourtant de six mois pour indemniser toutes les victimes. Cela relève d’un exercice bancaire. Mais encore faut-il en avoir la volonté… »

Ce reportage a été écrit dans le cadre d’un voyage effectué à l’invitation de Handicap International.

Demain, retrouvez la suite de notre série sur la Colombie : "Comment Handicap International aide les populations"