La Colombie aujourd'hui (3/6): «La mine était cachée au milieu des mauvaises herbes»... Le danger guette toujours les paysans

REPORTAGE A l'occasion de l'élection présidentielle colombienne, dont le 1er tour est prévu le 27 mai, 20 Minutes vous propose toute la semaine une série d'articles pour mieux cerner la situation actuelle dans ce pays...

Caroline Girardon

— 

26 AVRIL 2018, COLOMBIE : Atelier de prévention aux mines dans la communauté La Capilla en zone rurale de Caloto. Nestor montre une carte faite avec les membres de la communauté qui recense les accidents d'explosion de mines et les possibles sites dangereux pour identifier les zones à déminer
26 AVRIL 2018, COLOMBIE : Atelier de prévention aux mines dans la communauté La Capilla en zone rurale de Caloto. Nestor montre une carte faite avec les membres de la communauté qui recense les accidents d'explosion de mines et les possibles sites dangereux pour identifier les zones à déminer — Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International
  • A l’occasion de la présidentielle en Colombie, 20 Minutes vous propose cette semaine une série d’articles pour mieux cerner les enjeux du scrutin.
  • Zoom aujourd’hui sur le travail de Handicap International, chargé d’éduquer les populations aux risques.
  • Les civils vivant dans les zones reculées, souvent au coeur des conflits armés, n’ont pas toujours le réflexe de prévenir les autorités ou les ONG pour les aider à déminer leurs terres.

De notre envoyée spéciale en Colombie,

Neuf heures, la brume, qui ne s’est pas encore levée, semble vouloir s’accrocher toute la journée au sommet de la Cordillère andine. Comme une barrière qui empêcherait les groupes armés de descendre vers le petit village colombien de la Capilla. Un signe évident de protection envoyé par les esprits, selon Leandro, croisé aux abords de l’école du hameau indigène.

Les hommes sont partis aux champs bien avant l’aube. Le dos courbé, ils s’affairent à récolter les graines des innombrables caféiers. Ici, ce sont les femmes qui ont la réputation d’être les plus coriaces, les plus déterminées. Ce sont elles qui dirigent la vie de la Capilla. Signe qui ne trompe pas : toutes patientent déjà devant la petite école où doit se tenir une séance d’éducation aux risques, animée par l’ONG Handicap International. Une équipe était déjà venue l’an dernier pour distiller de précieux conseils aux habitants et établir avec eux, une carte des endroits où avaient été repérés des engins explosifs. Ou des sites susceptibles d’en avoir. Leur apprendre aussi à faire un marquage pour prévenir les autres membres de la communauté.

26 AVRIL 2018, COLOMBIE : Atelier de prévention aux mines dans la communauté La Capilla en zone rurale de Caloto. Nestor montre une carte faite avec les membres de la communauté qui recense les accidents d'explosion de mines et les possibles sites dangereux pour identifier les zones à déminer.
26 AVRIL 2018, COLOMBIE : Atelier de prévention aux mines dans la communauté La Capilla en zone rurale de Caloto. Nestor montre une carte faite avec les membres de la communauté qui recense les accidents d'explosion de mines et les possibles sites dangereux pour identifier les zones à déminer. - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

« Les solutions pour ne plus avoir peur »

Katelina, la présidente du hameau, a du mal à dissimuler son enthousiasme. Cette seconde réunion, elle l’attendait depuis un an. Il s’agit aujourd’hui de réactualiser la carte des risques, dessinée sur des bouts de papiers et dresser le bilan de l’année écoulée. « Personne n’était jamais venu ici pour nous informer ou nous apporter de l’aide. Aujourd’hui, nous avons les solutions pour ne plus avoir peur. Et nous devons arrêter de nous taire », lâche-t-elle, lançant un regard vers les montages où se cachent les groupes armés.

Juste au-dessus du village, se trouvait une ancienne base militaire. « Pendant des années, on a été au cœur des affrontements. Aujourd’hui, la situation est un peu plus calme mais nous sommes encore régulièrement pris entre deux feux. Les FARC sont partis mais l’EPL et l’ELN ont pris le relais », soupire Leandro.

Des messages simples

Le danger vient aussi des champs truffés de mines ou autres engins explosifs, laissés par les guérillos. Chacun en est désormais conscient. « Lorsque nous sommes venus la première fois ici, les gens ne parlaient pas ou peu. Ils ne souriaient pas. Aujourd’hui, ils sont bien plus détendus », précise Ernesto, véritable zébulon, chargé d’animer avec humour la réunion du jour. Et d’ajouter : « L’objectif de ces réunions est de leur présenter des messages simples pour qu’ils puissent ensuite avoir les bons réflexes permettant d’esquiver les accidents ». Comme éviter de passer à travers champs pour gagner du temps lorsque les routes ne sont pas claires, ne pas ramasser l’objet avec ses mains ou ne pas tenter de le déplacer à l’aide d’un bâton. Du bon sens, diront certains. Mais pour la plupart, l’idée a mis du temps à cheminer.

« La déflagration m’a projeté à trois mètres »

« Dans ces zones rurales très pauvres, cultiver son champ ou faire paître son troupeau est une question de survie. Les villageois prennent des risques car ils ne veulent surtout pas perdre une bête, qui se serait éloignée, ni attendre pour récolter leurs productions », enchaîne Johana Huertas, responsable de l’éducation aux risques au sein d’HI.

Jose Oveimar Indo, 28 ans, jean poussiéreux et bottes en caoutchouc au pied, regagne l’assistance. Il vient de terminer son travail et tente de s’asseoir discrètement au fond de la salle. Le jeune indien a encore du mal à parler de ce qui lui est arrivé. Ici, tout le monde sait pourtant qu’il est un miraculé. A l’abri des regards, il soulève son tee-shirt afin de montrer l’immense cicatrice lui barrant quasiment tout le ventre. Le matin de l’accident, il se trouvait aux champs avec trois autres paysans, à 100 mètres de la base militaire.

26 AVRIL 2018, COLOMBIE : Jose Oveimar Indo, victime de mine. Deux ans et demi auparavant, Il travaillait dans un champ quand son outil a heurté un artefact explosif. Il a passé 40 jours à l'hôpital.
26 AVRIL 2018, COLOMBIE : Jose Oveimar Indo, victime de mine. Deux ans et demi auparavant, Il travaillait dans un champ quand son outil a heurté un artefact explosif. Il a passé 40 jours à l'hôpital. - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

« On nettoyait mais on ne voyait rien. La mine était cachée au milieu des mauvaises herbes. J’ai donné un coup de bâton sans savoir qu’elle était là. Ça a explosé. Le son était assourdissant. La déflagration m’a projeté à trois mètres de l’endroit où j’étais », témoigne-t-il, ajoutant avoir passé deux jours dans le coma. « Imaginez si je l’avais touché avec le pied… ». Sa rééducation a duré plus d’un an et demi. Mais aujourd’hui, il ne peut plus travailler comme il le souhaiterait, incapable de soulever des sacs. « J’ai des éclats dans les jambes, dans la tête, dans le bras. Je n’ai plus de force », lâche-t-il difficilement.

« J’avais peur qu’on m’abandonne »

Esteban, 26 ans, aussi a dû se résigner à changer de métier. Agriculteur dès l’âge de 13 ans, il a été victime d’une explosion en 2010, un vendredi. « J’aidais un monsieur à nettoyer sa parcelle de terrain afin de planter du café. On a commencé à mettre le feu et à ramasser les résidus. Et là, j’ai senti que quelque chose me projetait en l’air », confesse-t-il.

Sur le moment, le garçon ne comprend pas. Il a peur. Peur de mourir. A l’époque, les leaders communautaires craignaient d’intervenir. Il ne fallait pas qu’on les prenne pour des groupes armés, ni qu’ils s’exposent à de possibles représailles. Ils refusent dans un premier temps de le dégager et de l’emmener à l’hôpital. « Dans ces moments-là, la seule chose à laquelle on pense en priorité, c’est la vie », résume le jeune homme. « J’avais peur qu’on m’abandonne. Je pense à ma petite fille qui allait naître ». Son estomac est brûlé au troisième degré. L’ouïe et la vue sont touchées.

Esteban, 26 ans, victime d'une mine antipersonnelle travaille aujourd'hui pour Handicap International.
Esteban, 26 ans, victime d'une mine antipersonnelle travaille aujourd'hui pour Handicap International. - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

Aujourd’hui, il entend encore des sifflements et ne peut plus se servir de l’une de ses mains. Il n’a pas jamais été reconnu comme une victime. Quatre ans après l’accident, il a reçu l’aide de l’association de Tierra de Paz, qui travaille avec Handicap International. C’est là qu’il a décidé de s’engager en animant à son tour des séances d’éducation au risque.

« Maintenant, je sais que la vie est belle. J’ai surtout envie d’aider les autres victimes pour ne pas que cela se reproduise », conclut-il dans un grand sourire.

Ce reportage a été écrit dans le cadre d’un voyage effectué à l’invitation de Handicap International.

Demain, retrouvez le quatrième épisode de notre série sur la Colombie : "Le long et difficile travail de déminage"