La Colombie aujourd'hui (4/6): Le long et difficile travail de déminage

REPORTAGE A l'occasion de l'élection présidentielle colombienne, dont le 1er tour est prévu le 27 mai, 20 Minutes vous propose toute la semaine une série d'articles pour mieux cerner la situation actuelle dans ce pays...

Caroline Girardon

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La Colombie est le deuxième pays le plus miné au monde.
La Colombie est le deuxième pays le plus miné au monde. — Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International
  • A l'occasion de la Présidentielle en Colombie, 20 Minutes vous propose cette semaine une série d'articles pour mieux cerner les enjeux du scrutin.
  • La Colombie est le deuxième pays le plus miné au monde.
  • Pour Handicap International, chargé de dépolluer les anciens territoires des Farc, la mission reste compliquée. 

De notre envoyée spéciale en Colombie,

L’opération s’annonce délicate. Au moindre contact, l’engin pourrait exploser. Semblant sentir le danger, un cheval blanc attaché à proximité, s’agite. Il va falloir le déplacer avant de désintégrer l’objet. Attentif, Ignacio supervise la manœuvre. Ancien policier de la guardia civile et des forces antiterroristes en Espagne, il travaille aujourd’hui comme spécialiste du déminage pour Handicap International en Colombie, considérée comme le deuxième pays le plus miné au monde. Les cinquante années de guérilla ont laissé des traces.

25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Ignacio Gonzalez, gérent technique de terrain, est un ancien policier espagnol, spécialisé dans le déminage.Il effectue le déminage d'un projectile de mortier à l'aide d'un système de pression par l'eau avec un détonateur montré ici.
25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Ignacio Gonzalez, gérent technique de terrain, est un ancien policier espagnol, spécialisé dans le déminage.Il effectue le déminage d'un projectile de mortier à l'aide d'un système de pression par l'eau avec un détonateur montré ici. - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

L’« artefact » en question, « vieux d’au moins dix ans », a été découvert au milieu d’un champ, dans un petit hameau plongé dans la brume et perché à flanc de montagne. Ici, vivent plusieurs familles d’indiens Nasa, à près d’une heure de routes sinueuses du village de Corinto, dans le département du Cauca. C’est là, au bord des chemins cahoteux, que les paysans cultivent la coca et les plants de marijuana, éclairés la nuit par des ampoules censées accélérer leur croissance. C’est aussi là que les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) ont mené d’intenses combats contre les paramilitaires ou l’armée durant des décennies, laissant sur leur passage de nombreux engins explosifs cachés dans la végétation luxuriante. Des mines de fortune fabriquées de façon artisanale dans les montagnes. Des roquettes, des « avocats », des « papas bombas » remplis de poudre, parfois prêts à exploser comme des bonbonnes de gaz.

Un travail de fourmi

José Javier Gugu est indigène. Avant la guerre, il ne connaissait rien au déminage. Mais lorsque Handicap International est venu dans son village, il a saisi l’opportunité de s’engager au sein de l’ONG, dicté par l’envie d’« aider les gens ». « Il faut que les personnes puissent désormais circuler sur les routes sans avoir la moindre crainte, que les éleveurs puissent se déplacer avec leurs animaux et que les propriétaires puissent à nouveau cultiver leurs terres. » Mais ce qui l’a motivé le plus au fond, c’est l’expérience traumatisante vécue en famille.

24 AVRIL 2018, COLOMBIE : José Javier Gugu est démineur dans le département du Cauca.
24 AVRIL 2018, COLOMBIE : José Javier Gugu est démineur dans le département du Cauca. - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

« Ma femme et mon fils se sont retrouvés un jour au milieu de tirs croisés, commence-t-il à raconter. Mon épouse a reçu des projectiles dans la jambe et mon petit garçon a été touché à la main. Aujourd’hui, il ne peut bouger qu’un seul doigt. Les autres sont paralysés. Maintenant, il nous demande pourquoi. On lui répond fatalement que c’est à cause de la guerre ». « Les guérillos disaient qu’ils voulaient protéger la population mais ce n’est pas vrai. Ils nous ont utilisés comme bouclier », poursuit le jeune père de famille, soucieux de dépolluer les terres de ses ancêtres. Un travail de fourmi.

Juste avant les accords de paix de 2016, Handicap International a été missionnée pour déminer trois anciens bastions des FARC où l’armée n’a pas accès : le Meta, le Caqueta et le Cauca. Dans ce département, l’ONG, qui a formé 40 démineurs en Colombie, est chargée de nettoyer un territoire de 1.446 kilomètres carrés. 916 mètres carrés ont été dégagés pour l’instant. 55 « artefacts » ont été détruits. Combien en reste-t-il ?

Les soupçons des communautés

« On agit sur des zones relativement éloignées et particulièrement difficiles d’accès », précise Deimer, mesurant l’ampleur de la tâche qui reste à effectuer. Le pari était d’ailleurs ambitieux. Il a fallu dans un premier temps gagner la confiance des communautés, particulièrement suspicieuses.

« Au début, les civils se taisaient. Si quelqu’un découvrait un engin explosif, personne ne nous prévenait. Ils préféraient le garder pour eux car ils pensaient que nous allions les dénoncer auprès des forces de l’ordre », poursuit le jeune homme. La communication n’a pas été aisée. « On s’est aperçu qu’ils confondaient les mines avec les activités minières, sourit Deimer. De fait, ils nous soupçonnaient de vouloir déblayer leurs terrains et d’étudier les sols pour permettre ensuite à des entreprises de venir exploiter les mines qui se trouvent dans le secteur. Alors d’une certaine façon, ils considéraient qu’en laissant les artefacts sur place, ils se protégeaient et empêchaient les autres de venir. »

« Ça ressemblait à un biberon »

L’autre volet de la mission menée par Handicap International a été d’éduquer les civils aux risques. Là encore, il a fallu se montrer persévérant. « Tous n’avaient pas conscience du danger. Ils pensaient que prendre une mine dans les mains et l’enlever, éloignait le danger. Ils n’imaginaient pas qu’elles puissent exploser au premier contact », développe Ignacio. C’est ce qui est arrivé à Arlenson, âgé de 15 ans.

25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Arlenson, 15 ans, et sa mère, Marta Isabel. Quand il avait 9 ans, Arlenson a ramené un objet à la maison en le manipulant pour jouer avec, ce qui était une mine a explosé. Sa main et son bras droit ont été blessés. Il est resté plusieurs mois à l'hôpital.
25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Arlenson, 15 ans, et sa mère, Marta Isabel. Quand il avait 9 ans, Arlenson a ramené un objet à la maison en le manipulant pour jouer avec, ce qui était une mine a explosé. Sa main et son bras droit ont été blessés. Il est resté plusieurs mois à l'hôpital. - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

Le 15 juillet 2011, le gamin, qui se rêvait footballeur, a failli mourir. Ce jour-là, sa mère lui avait demandé d’aller acheter une livre de riz. Lui a rejoint ses copains pour aller taper dans un ballon sur le terrain situé à côté de sa maison. Intrigué, il aperçoit un objet caché sous les bambous. Une sorte de « biberon » qui aiguise sa curiosité. « Je l’ai trouvé joli et je l’ai ramassé », explique l’adolescent. Une forte explosion retentit. « Sur le moment, je ne savais pas ce qui s’était passé. Cela aurait pu être des pétards et des feux d’artifice », explique sa mère, qui affolée, découvre Arlenson, inerte au sol, la poitrine ouverte et le visage en sang.

Sept ans après l’accident, l’adolescent a fait une croix sur ses ambitions. Il ne peut plus être gardien de but. Impossible d’arrêter un ballon avec sa main gauche. Impossible non plus de monter à bicyclette et de tenir la poignée du guidon. Mais l’adolescent, qui a subi de très nombreuses opérations de reconstruction de la main, s’estime heureux d’avoir conservé son membre. Jemerson, 12 ans, lui a eu moins de « chance ».

Jermerson, 12 ans, amputé de la main à 9 ans

Mêmes circonstances. Même drame. Depuis son accident en mai 2015, le petit bonhomme amputé de la main gauche, s’est enfermé dans un mutisme. « Il est devenu un enfant difficile », sanglote Viviana, sa maman. Un gamin traumatisé, dépressif qui n’avait « plus goût à rien » durant de longs mois. Un adolescent souvent en colère, qu’il faut « gérer ». « On doit faire tout ce qu’il veut et être sans arrêt là pour lui, sinon ça ne va pas, poursuit-elle le visage baigné de larmes. Il a des douleurs fantômes, il dit avoir mal dans les doigts même s’il n’en a plus ». Aujourd’hui, Viviana s’accroche pour redonner le sourire à son aîné. « Mon fils, il n’a rien à voir avec cette guerre, il n’avait rien demandé. »

25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Jemerson, 12 ans, avec sa maman, Marcela, et sa sœur Viviana. Jemerson a perdu sa main gauche avec l'explosion d'une mine en mai 2015
25 AVRIL 2018, COLOMBIE : Jemerson, 12 ans, avec sa maman, Marcela, et sa sœur Viviana. Jemerson a perdu sa main gauche avec l'explosion d'une mine en mai 2015 - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

Trente-deux départements colombiens sont contaminés par les mines. 11.100 victimes d’engins explosifs ont été recensées depuis 1990. Près de la moitié sont des civils. 26 % sont des enfants.

Ce reportage a été écrit dans le cadre d’un voyage effectué à l’invitation de Handicap International.

Demain, retrouvez notre cinquième volet sur la Colombie : "Le pays est-il prêt à pardonner aux Farc ?"