Fait de société, coup de projecteur médiatique... Pourquoi parle-t-on autant des cas de viol en Inde?

DECRYPTAGE Linda Bouifrou, chargée de projets à l’association Said, et Ingrid Therwath, journaliste au «Courrier international» et spécialiste de l'Asie du Sud, reviennent pour «20 Minutes» sur les viols en Inde et leurs conséquences…

Marie De Fournas

— 

Manifestation en Inde le 19 avril 2018 après le viol collectif et le meurtre d'une fillette de 8 ans.
Manifestation en Inde le 19 avril 2018 après le viol collectif et le meurtre d'une fillette de 8 ans. — Abbas Idrees / SOPA Image/SIPA

En l’espace d’une semaine, trois adolescentes ont été violées et brûlées vives en Inde. Quatre mois plus tôt, une fillette musulmane de 8 ans était enlevée, violée et tuée par plusieurs hommes. Toujours au mois de janvier, la police de New Delhi rapportait qu’un homme de 28 ans avait violé sa nièce âgée de seulement 8 mois. Ces drames ont à chaque fois suscité une vague d’indignation et des manifestations en Inde. Ils ont aussi été massivement repris par les journaux du monde entier.

Depuis plusieurs années, ces faits divers trouvent une résonance particulière à l’internationale. Précisément depuis le 16 décembre 2012. Ce jour-là, une jeune Indienne de 23 ans était victime d’un viol collectif dans un bus à New Delhi. Elle succombait à ses blessures quinze jours plus tard. L’affaire a bouleversé l’Inde et le monde, mais a eu également de multiples conséquences. Décryptage avec Linda Bouifrou, chargée de projets à l’association Said, et Ingrid Therwath, journaliste au « Courrier international » et spécialiste de l’Asie du Sud.

La parole libérée

« Au même titre que le hashtag MeToo en France, le drame a libéré la parole des femmes indiennes. Depuis, de plus en plus de femmes osent dénoncer ces actes dont elles sont victimes », assure à 20 Minutes Linda Bouifrou, géographe et chargée de projets en coopération et solidarités internationales en Inde. « Les manifestations de rues se multiplient. On y croise beaucoup d’hommes et toutes les classes sociales », explique encore cette membre de l’association Said, qui œuvre pour l’autonomisation des femmes en Inde.

Des actions qui donnent donc plus de visibilité à ces viols. « Il n’y a pas plus de viols qu’avant en Inde, même sûrement moins, c’est juste qu’on en parle plus ». Il suffit d’observer l’évolution sur les dix dernières années, de l’intérêt des internautes pour les mots-clefs « viol » et « Inde », pour voir un avant et après décembre 2012.

Google Trend du viol en Inde dans le monde
Google Trend du viol en Inde dans le monde - google trend

« L’affaire du viol collectif dans le bus a été un choc psychologique. Depuis, la question du viol est attachée à l’Inde. Il s’était passé la même chose dans les années 1980 avec les bidonvilles. L’action de Mère Thérésa ou le livre à succès La cité de la joie, ont mis un coup de projecteur sur ce problème. Les médias internationaux ont bien plus parlé des bidonvilles indiens que de ceux se trouvant dans certains pays d’Afrique par exemple », analyse Ingrid Therwath.

Sensationnalisme

« Il y a des viols tous les jours en Inde, en France aussi. Cependant, la presse a un côté voyeuriste et ne parle que des agressions « les plus horribles » et « sensationnels » », poursuit la politologue spécialiste de l’Inde. Un choix éditorial, qui fait que les médias internationaux ont par exemple beaucoup parlé de cette fillette de 18 mois violée en novembre dernier par son oncle, sans forcément approfondir le fait que « la plupart des viols sont commis en Inde par un membre de la famille de la victime ».

Pour les deux spécialistes, certaines pratiques, pensées et traditions indiennes seraient en toile de fond de ces sordides affaires de viols. La question de la place de la femme, tout d’abord. « L’Inde est une société patriarcale. L’homme est tout-puissant. Dans la religion hindoue, le rite funéraire des parents ne peut être effectué que par le fils aîné. La dote que la femme doit donner à sa belle-famille pour se marier est un véritable problème qui pousse certaines familles à l’infanticide. La femme est encore considérée dans beaucoup d’endroits comme un objet utilitaire, bonne à élever les enfants », rapporte Linda Bouifrou. « Les femmes sont victimes d’inégalité au niveau du traitement et de l’application de la loi. C’est encore compliqué pour elle de porter plainte », ajoute Ingrid Therwath.

Violences religieuses et sociales

Et à ces inégalités de genre, viennent s’ajouter celles liées aux castes et à la religion, particulièrement marquées dans le pays. « Derrière les violences sexuelles subies par les femmes, il y a très souvent des violences découlant de ces inégalités », assure Ingrid Therwath. « Dans certaines affaires, on ressent le caractère punitif du viol. Au mois de janvier, la fillette de 8 ans a été violée et tuée parce qu’elle était musulmane. En 2012, les agresseurs reprochaient à la jeune étudiante d’être seule la nuit avec son petit ami », renchérit Linda Bouifrou.

La spécialiste des questions de développement et d’urbanisation évoque enfin le délicat rapport entre viols et frustration. A l’heure où le porno est en libre accès sur Internet, le sexe reste un grand tabou dans la société indienne : « Il est interdit avant le mariage, les jeunes y sont peu ou pas éduqués car on ne parle pas de sexualité et même marié des frustrations perdurent, par exemple quand le couple vit sous le même toit que les parents. »

La loi évolue

« Le gouvernement ne veut pas être la risée du monde. Il n’a pas du tout cherché à faire taire les femmes, au contraire. La police a été formée. A New Delhi, il y a des wagons spéciaux pour les femmes et un numéro d’appel d’urgence. », détaille Linda Bouifrou, avançant ainsi que la condition des femmes est enfin prise au sérieux et évolue en Inde. Côté loi, la définition du viol a été élargie il y a quelques années pour inclure « le viol par objet » et « le viol conjugal ».

Le gouvernement a publié en avril dernier une ordonnance introduisant la peine de mort pour les auteurs de viol commis sur des mineurs de moins de 12 ans. Début mai enfin, la cour suprême de l’Inde a réitéré la nécessité d’une procédure accélérée et le recours à des tribunaux spéciaux pour les viols d’enfants.

Ingrid Therwath invite, de notre point de vue européen, à garder un sens critique vis-à-vis des événements en Inde, à ne pas les relativiser et surtout… à rester « humble ». Rappelons-le, si environ 11.000 viols de mineurs ont été signalés en 2015 en Inde, selon des statistiques gouvernementales, cette même année, 7.416 ont également été signalés à la police en France.

>> A lire aussi : Inde: La Cour suprême autorise un avortement très tardif pour une fille de 13 ans violée