Arménie: Six questions pour comprendre la crise politique qui secoue le pays

POLITIQUE Avec l’aide de deux experts, « 20 Minutes » revient sur les grands enjeux de cette période cruciale pour le pays. Ce dimanche, le Parlement a repoussé la candidature au poste de Premier ministre du principal opposant Pachinian…

Delphine Bancaud

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Le 1er mai 2018, 
 des sympathisants du leader de l'opposition arménienne Nikol Pachinian se sont rassemblés au centre de la capitale arménienne.
Le 1er mai 2018, des sympathisants du leader de l'opposition arménienne Nikol Pachinian se sont rassemblés au centre de la capitale arménienne. — Vano SHLAMOV / AFP
  • Des manifestations ont éclaté quand l’ex-président Serge Sarkissian a été élu Premier ministre, le peuple ne voulant pas qu’il continue à gouverner le pays.
  • Mais la crise est aussi sociale, en raison de la pauvreté et de la corruption qui règnent dans le pays.
  • Nikol Pachinian, le leader de l’opposition, a réussi à s’imposer dans le paysage politique grâce à son talent d’orateur et en sachant séduire la jeunesse.
  • Le Parlement arménien a pourtant rejeté ce mardi la candidature de celui qui avait promis quelques heures plus tôt un «tsunami politique» s'il n'était pas élu.

Jour historique à Erevan, la capitale arménienne. Ce mardi, le Parlement était réuni en session extraordinaire pour élire un nouveau chef de gouvernement. Dans le centre de la ville, une foule immense s’était rassemblée pour exiger l’élection de Nikol Pachinian. Pourtant, le Parlement a rejeté ce mardi soir par 55 voix contre 45 la candidature de celui qui avait promis quelques heures plus tôt un « tsunami politique » s’il n’était pas élu Premier ministre.

Ce mardi soir, la plus grande incertitude règne dans la capitale arménienne où des dizaines de milliers de personnes soutenant Nikol Pachinian occupent les rues, après que l’opposant les a appelés à la « désobéissance civile ». Avec l’aide de deux experts, 20 Minutes revient sur les grands enjeux de cette crise politique.

Comment s’explique la crise politique de ces dernières semaines en Arménie ?

L’ancien président, Serge Sarkissian, a fait deux mandats. « Et il a fait passer une réforme constitutionnelle en 2015, via laquelle tous les pouvoirs du Président étaient conférés au Premier ministre », explique Vahé Ter Minassian, journaliste et auteur d’Arménie, chronique de la IIIe République. « Mais quand il a laissé entendre qu’il serait candidat au poste de Premier ministre, cela a ulcéré les Arméniens. La population ne voulait pas lui confier un pouvoir perpétuel », poursuit Laurent Leylekian, analyste politique au sein de l’Observatoire Arménie.

Une colère qui a déclenché des manifestations de plusieurs dizaines de milliers d’opposants dès le 13 avril dernier, à l’appel du leader de l’opposition Nikol Pachinian. Malgré la contestation, Serge Sarkissian a été élu Premier ministre par le Parlement, ce qui a accru encore la colère des opposants.

La crise s’est aggravée avec l’interpellation de Nikol Pachinian et de deux autres députés d’opposition, accusés d’avoir « violé de manière répétitive et grossière la loi sur les manifestations ». Serge Sarkissian a démissionné le 23 avril, disant s’être « trompé », au onzième jour des protestations. Le 30, Nikol Pachinian a été formellement désigné par l’opposition comme seul candidat au poste de Premier ministre.

Est-ce aussi une crise sociale ?

« Oui car, la transition du pays vers l’économie de marché s’est traduite par une flambée du chômage et de la pauvreté. Et le peuple estime avoir fait suffisamment d’efforts. Il veut que sa situation change. Par ailleurs, il ne supporte plus la corruption qui est endémique en Arménie », observe Vahé Ter Minassian. Un avis partagé par Laurent Leylekian : « L’ascenseur social est réservé à ceux qui ont des liens avec la classe politique. Ce qui fait que trouver un emploi est une mission très difficile pour beaucoup de personnes. Et les jeunes vivent d’autant plus mal cette situation, qu’ils sont très diplômés », commente-t-il.

Comment Nikol Pachinian s’est-il imposé comme le leader de la contestation ?

« Nikol Pachinian se présente comme un homme hors du système alors qu’il n’est pas un nouveau venu en politique », explique d’abord Laurent Leylekian. En effet, l’homme de 42 ans faisait déjà partie des meneurs de la contestation en 2008 alors que Serge Sarkissian venait de remporter son premier mandat présidentiel. Il était passé dans la clandestinité pendant plusieurs mois avant de se rendre. Incarcéré, il avait été libéré en 2011, bénéficiant d’une amnistie.

Son rôle de meneur au cours des dernières semaines de manifestations l’a mis sur un piédestal aux yeux de nombreux Arméniens. « Il a actionné les bons leviers en parlant de justice sociale au peuple, en adoptant un look baroudeur et en se montrant proche des gens », constate Laurent Leylekian. « C’est un très bon orateur, qui n’a pas hésité à tirer à boulets rouges sur l’ancien gouvernement. Son humour plaît aussi au peuple. Et il a bien su utiliser les réseaux sociaux pour séduire les étudiants », estime Vahé Ter Minassian.

Que se passera-t-il maintenant qu’il a été écarté du poste de Premier ministre ?

C’est la grande inconnue du jour. Donné favori, Nikol Pachinian a donc échoué devant le Parlement, qui, à 55 voix contre 45, s’est prononcé contre sa candidature. Le Parti républicain au pouvoir a finalement refusé de lui accorder ses suffrages. « Monsieur Pachinian, je ne vous vois pas au poste de Premier ministre, je ne vous vois pas comme commandant en chef, a martelé Edouard Charmazanov, porte-parole du Parti républicain et vice-président du Parlement. Nous devons choisir une personne qui n’est pas imprévisible (…) On ne peut pas être un peu socialiste et un peu libéral. »

Dans l’après-midi, le leader de l’opposition avait mis la pression sur ses opposants dans un discours prononcé devant les députés, en vain : « Je voudrais avertir ces messieurs [du Parti républicain] de ne pas se tromper en prenant la tolérance du peuple pour de la faiblesse, cela peut mener à un véritable tsunami politique », tout en appelant les Arméniens à descendre dans la rue. Après que le Parlement l’a écarté du poste de Premier ministre, Nikol Pachinian a appelé au « blocage total » des routes, trains et aéroports dans le pays, devant des dizaines de milliers de partisans réunis au centre d’Erevan, appelant à la « désobéissance civile ».

Quel est son programme jugé trop imprécis par la majorité parlementaire ?

Si Nikol Pachinian est resté assez vague sur son programme, on sait qu’il voulait faire bouger les lignes dans le pays. « Il va vouloir se débarrasser de ceux qui trustent les commerces et les grosses administrations. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire », prédit Laurent Leylekian. Il jouit d’une vraie popularité dans l’opinion publique : « Il a suscité l’espoir, d’où un vrai risque de déception chez la population », commente Laurent Leylekian.

En matière de politique étrangère, ses positions semblent favorables à « développer le commerce avec la Géorgie », lance Laurent Leylekian. « Nikol Pachinian avait dit qu’il tiendrait ses engagements de partenariat avec l’Union Européenne. On peut s’imaginer que ses relations seront plus délicates avec ses voisins, la Turquie et l’Azerbaïdjan, qui vouent une certaine hostilité à l’Arménie », indique Vahé Ter Minassian.

Quant à la Russie, elle voit d’un très mauvais œil toute contestation populaire susceptible d’amener au pouvoir dans une république d’ex-URSS des dirigeants hostiles au Kremlin, comme cela a été le cas en Géorgie et en Ukraine. Mais elle a pour l’heure adopté une attitude neutre face à la crise en Arménie.

*Arménie, Chronique de la IIIe République, Vahé Ter Minassian, L'Harmattan.