La Colombie aujourd'hui (6/6): Les accords de paix sont-ils voués à l'échec?

REPORTAGE A l’occasion de l’élection présidentielle colombienne, dont le 1er tour est prévu le 27 mai, 20 Minutes vous propose toute la semaine une série d’articles pour mieux cerner la situation actuelle dans ce pays…

Caroline Girardon

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23 AVRIL 2018, COLOMBIE : En bord de route en zone rurale de Corinto, le nom de la guerilla EPL (Armée Populaire de Libération) recouvre les anciens graffitis de la guérilla FARC-EP avant sa démobilisation. Depuis la signature de l'accord de paix et le départ des FARC-EP, des territoires comme cette partie du Cauca connaissent l'entrée de nouveaux groupes armés.
23 AVRIL 2018, COLOMBIE : En bord de route en zone rurale de Corinto, le nom de la guerilla EPL (Armée Populaire de Libération) recouvre les anciens graffitis de la guérilla FARC-EP avant sa démobilisation. Depuis la signature de l'accord de paix et le départ des FARC-EP, des territoires comme cette partie du Cauca connaissent l'entrée de nouveaux groupes armés. — Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International
  • A l'occasion de la Présidentielle en Colombie, 20 Minutes vous propose cette semaine un feuilleton pour mieux cerner les enjeux du scrutin.
  • Les accords de paix, signés entre le gouvernement et les FARC en novembre 2016, n'ont pas forcément ramener le calme dans le pays.
  • La violence persiste près de la zone Pacifique, où plusieurs groupes armés continuent de s'affronter pour régner sur les territoires délaissés par les anciens guerillos.

De notre envoyée spéciale en Colombie,

Le son grésille dans le talkie-walkie. Dans les couloirs de la base de Handicap International, le personnel s’active. L’information est encore floue. Peu de détails ont filtré. Une seule certitude cependant, des coups de feu ont été échangés aux portes du village de Los Andes dans la splendide région montagneuse du Cauca. Le Cauca, l’un des anciens fiefs de la guérilla marxiste. « C’est le pire endroit où se trouver en ce moment », lâche gravement Aderito Ismaël, coordinateur des actions de déminage à HI.

24 AVRIL 2018, COLOMBIE : Aderito Ismael, chef des opération de déminage pour Handicap International en Colombie, analyse un déclencheur artisanal trouvé récemment par les démineur.
24 AVRIL 2018, COLOMBIE : Aderito Ismael, chef des opération de déminage pour Handicap International en Colombie, analyse un déclencheur artisanal trouvé récemment par les démineur. - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

Si les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) ont déposé les armes il y a 18 mois, la situation ne s’est guère apaisée dans la zone pacifique. Les accords de paix, signés en novembre 2016, n’ont pas ramené le calme dans les villages situés au pied de la Cordillère occidentale. Loin de là. « Avant, la région était sous le contrôle d’un seul groupe, désormais il y a d’autres structures hors-la-loi qui veulent mettre la main sur ces territoires afin de récupérer le transport, le contrôle et la fabrication de la cocaïne », déclare Edwin, au moment de monter à bord du véhicule le menant vers Los Andes. Différents groupes armés de guerrillos s’affrontent quasiment quotidiennement pour profiter des restes du gâteau. « Mais ce n’est pas toujours facile de les identifier », poursuit le jeune homme.

« Ici, les groupes armés ne sont pas les bienvenus »

Depuis la capitulation des FARC, l’EPL (armée populaire de libération), qui s’était presque éteinte, s’est remobilisée. L’ENL (armée de libération nationale), considérée comme le deuxième plus important groupe rebelle, a vu l’opportunité d’asseoir son autorité. Tous comme les paramilitaires d’Aguilas Negras et le cartel du Clan du Golfe, prêts à en découdre pour régner sur le marché de la coca. Sans oublier une poignée de dissidents des Farcs, peu enclins à rendre les armes.

« Les tirs de feu entendus peuvent aussi bien provenir de l’armée, missionnée pour ramener le calme, que de l’affrontement entre deux groupes armés », enchaîne Edwin, qui doit désormais s’assurer sur place qu’aucun engin explosif n’ait été laissé sur place. A quelques kilomètres du site, une barrière de bois blanche et jaune indique l’entrée d’un territoire paysan. Waldemar Munoz, coordinateur de la garde de la réserve paysanne, embarque à bord du véhicule. Il est chargé d’accompagner l’ONG sur place et d’ainsi la protéger.

Wildemar Muñoz, coordinateur de la garde paysanne de l'association paysanne Astrazonal de Corinto en Colombie.
Wildemar Muñoz, coordinateur de la garde paysanne de l'association paysanne Astrazonal de Corinto en Colombie. - Nadège Mazars / Hans Lucas pour Handicap International.

« Ici, les groupes armés ne sont pas les bienvenus. Malheureusement à chaque fois, c’est pareil, c’est nous qui souffrons, qui prenons les balles perdues et qui sommes mutilés. Maintenant, on aimerait vivre tranquille ». Un doux rêve qui ne pourrait être au final qu’une illusion. La paix, Wildemar n’y croit plus. « Les accords qui ont été signés sont des accords de papier. Rien n’a été respecté par le gouvernement ».

Trois fois plus de plantations de coca

« L’une des conséquences du processus de paix est que certaines zones ont été négligées. Et en négligeant ces zones, le trafic de drogue a prospéré », appuie Camilo Ospina, ancien ministre de la défense (2005-2006). Le nombre de plantation de coca, par exemple, a plus que triplé, passant de 60.000 hectares à 220.000.

« Ici, ce sont des chemins utilisés pour faire sortir la drogue du pays On sait que les cultures illégales subsistent. De nombreuses familles ont fait l’effort de cultiver autre chose mais sans aide de l’Etat, cela reste difficile », confirme Nelson, chef de la communauté indigène de Corinto, balayant d’un regard les vastes forêts tropicales l’entourant et renvoyant le gouvernement devant ses responsabilités. « La coca pousse quatre fois par an contre une fois pour le café. Le calcul est vite fait ». Lui non plus ne croit pas à la paix.

24 AVRIL 2018, COLOMBIE : Nelson Talaga Dissu, gouverneur du Cabildo de Corinto (principale autorité de la réserve autochtone de Corinto). Son baton symbolise son autorité.
24 AVRIL 2018, COLOMBIE : Nelson Talaga Dissu, gouverneur du Cabildo de Corinto (principale autorité de la réserve autochtone de Corinto). Son baton symbolise son autorité. - Nadege Mazars / Hans Lucas pour Handicap International

Dans le département du Cauca, la violence est toujours belle est bien présente. Les balles pleuvent encore sur les civils. Et l’impôt révolutionnaire, instauré par les FARC est toujours de vigueur. « Si tu refuses de payer, tu te fais tuer. D’autres ont disparu. C’est comme ça que ça fonctionne. C’est triste mais la Colombie, c’est comme ça », lâche Nelson, tête baissée.

Les FARC mécontents

Carlos Hernando Quiganas a été menacé de mort à trois reprises par les Aguilas Negras. Son seul « tort » : être le leader de sa communauté et avoir pris publiquement position contre les paramilitaires. Ce qui l’a obligé à fuir. « J’ai dû quitter mon ranch. Pendant trois ans et demi, je n’ai pas vu ma famille. Je suis parti à Cali, il a fallu que je me débrouille là-bas ». Depuis, il est revenu. Mais ne reste jamais très longtemps. « Je ne peux pas vivre ici en permanence, je ne suis pas tranquille. C’est bien trop dangereux ». Au mois de janvier, son frère a été assassiné. Une bavure. « Ils l’ont pris pour moi », confesse-t-il. Encore un exemple que la paix reste fragile.

Le processus semble être à un stade critique. Les FARC n’y trouvent pas leur compte non plus. « Presque 700 compagnons, des prisonniers politiques sont actuellement dans les geôles de l’Etat. Malgré ses engagements, le gouvernement nous laisse à la merci des juges. Des camarades se sont cousus la bouche pour revendiquer la liberté. Mais certains juges ne sont pas d’accord pour les libérer », s’inquiète Manuel Alfonso, qui passé 37 ans dans les rangs des guerillos. Redoutant le sort qui pourrait leur être réservé, certains menacent de reprendre les armes.

« En France, personne ne cherche à passer un accord avec les terroristes »

L’arrestation au début du mois d’avril de Jesus Santrich, ex-chef de la guérilla et négociateur de l’accord de paix, n’a fait qu’accentuer la crise. Accusé d’avoir continué à trafiquer de la drogue après la signature de cet accord, l’homme est menacé d’extradition vers les Etats-Unis. Un complot, diront certains. Pour d’autres, il s’agit d’un signe de fermeté montrant que le gouvernement n’entend pas être aussi clément.

« En France, personne ne cherche à passer un accord avec les terroristes », appuie Camilo Ospina, chargé la négociation avec les Farc sous le gouvernement Pastrana (1998-2002). « Même si nous ne l’approuvons pas sous sa forme, le processus est bien là. Il n’est pas en danger à cause de l’Etat mais bien à cause des FARC eux-mêmes. Ils n’ont pas joué le jeu, estime l’homme politique. Ils ont entretenu des liens avec les narcotrafiquants, ils étaient impliqués eux-mêmes dans le trafic mais depuis les accords de paix, ils n’ont jamais remis aucune information susceptible d’y mettre fin »…

Ce reportage a été écrit dans le cadre d’un voyage effectué à l’invitation de Handicap International.