Djihadisme: Retour sur le parcours de Djamila Boutoutaou, passée du théâtre en France à la prison à vie en Irak

PROFIL Djamila Boutoutaou, djihadiste française née en 1989, a été condamnée à la prison à vie en Irak, mardi…

Vincent Vantighem

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Bagdad (Irak), le 17 avril 2018. Djamila Boutoutaou a été condamnée à la prison à vie pour son appartenance à Daesh.
Bagdad (Irak), le 17 avril 2018. Djamila Boutoutaou a été condamnée à la prison à vie pour son appartenance à Daesh. — Ammar Karim / AFP
  • Djamila Boutoutaou a été condamnée à la prison à vie en Irak.
  • La Cour a estimé qu’elle avait rejoint les rangs de Daesh.
  • Elle prétend avoir été dupée par son mari lors d’un voyage de noces.

L’écriture est ronde, presque enfantine. Et la lettre se termine par trois petits cœurs. « Fais en sorte que le gouvernement français soit au courant de mon cas et qu’il me demande ici, en Irak », réclamait Djamila Boutoutaou, à sa mère, le 18 décembre 2017. Le gouvernement a bien été mis « au courant ». Mais il n’a pas empêché cette Française d’être condamnée, mardi, à la prison à vie par la Cour pénale centrale de Bagdad (Irak) pour son appartenance à Daesh.

Née dans le Nord en 1989, Djamila Boutoutaou fait partie des 280 djihadistes étrangères à avoir été condamnées à mort ou à la perpétuité par les tribunaux de Bagdad depuis le début de l’année. 20 Minutes retrace son parcours et revient sur le signal que sa condamnation envoie aux autorités françaises, inquiètes pour tous ses ressortissants en attente de jugement en Irak et en Syrie…

Comment s’est déroulé le procès de Djamila Boutoutaou ?

Voile marron posé sur une tunique rose, c’est dans la tenue des prisonnières que Djamila Boutoutaou est entrée dans la cage de bois qui fait office de box au milieu de la Cour pénale centrale de Bagdad. Vingt-huit minutes plus tard, elle a été condamnée à la prison à vie par le juge qui s’est contenté de lui demander si elle avait rejoint Daesh avec son mari et ses deux enfants.

La loi antiterroriste irakienne permet, en effet, d’inculper des personnes qui ne sont pas impliquées dans des actions violentes mais soupçonnées d’avoir aidé Daesh. Elle prévoit la peine capitale pour appartenance au groupe terroriste, même pour les non-combattants.

Comment la Française s’est-elle défendue ?

Pour sa défense, celle qui s’est présentée comme « mère au foyer » a expliqué avoir été dupée par son mari. Elle affirme qu’après un mariage, il l’a emmenée en Turquie en voyage de noces. C’est là qu’elle aurait découvert son projet de rejoindre les rangs de Daesh. Protestant, elle assure avoir été enfermée dans une cave avant d’être forcée à franchir la frontière. Son mari et son fils de cinq ans auraient, ensuite, été tués lors de bombardements.

A-t-elle été assistée par ses avocats français ?

Selon l’Agence France Presse, les huissiers ont appelé à trois reprises Martin Pradel, l’un des avocats français de Djamila Boutoutaou. Mais celui-ci n’était pas présent à Bagdad, mardi. « Simplement parce que je n’étais pas informé de la tenue du procès, assure-t-il à 20 Minutes. Dimanche, les autorités consulaires françaises ont pu la voir. Et personne ne leur a indiqué que le procès se tiendrait mardi. » C’est donc assistée d’un avocat commis d’office irakien qui ne connaissait pas son dossier que la Française a comparu.

Quel a été son parcours jusqu’en Irak ?

Cours de théâtre et amatrice de musique, Djamila était une « jeune fille tout à fait normale » jusqu’à ce qu’elle rencontre M., un Roubaisien chanteur de rap, avec qui elle a rejoint l’Irak. C’est d’ailleurs dans une association de musique qu’elle l’a rencontré. « Sa mère s’en est inquiétée dès 2008, confie un de ses proches à 20 Minutes. A l’époque, Djamila était mineure. Sa mère a donc fait un signalement au procureur de Lille pour des soupçons de radicalisation. Mais il n’y a eu aucune suite… » Contacté ce mercredi, le parquet de Lille n’était, dans l’immédiat, pas en mesure de confirmer ou d’infirmer cette information.

« Coupée de sa famille », toujours selon ce proche, Djamila se serait ensuite mise à porter la burqa. Après un séjour en Algérie, elle se serait finalement mariée avec M. avant de partir en voyage de noces en Turquie et, donc, d’atterrir en Irak en 2014.

Quel signal sa condamnation envoie-t-elle ?

Depuis  la reprise de Mossoul en juillet 2017 qui a permis la libération du pays, les autorités irakiennes se sont mises à juger les ressortissantes étrangères pour leur appartenance à Daesh. Depuis janvier, 97 femmes ont été condamnées à mort, 185 à la prison à vie, 15 à trois ans de prison et une, à un an de prison.

Actuellement, trois Françaises sont actuellement détenues en Irak. Et une centaine d’autres auraient été arrêtés par les Kurdes en Syrie. Début février, Jean-Yves Le Drian a rappelé la doctrine française en la matière. « Ils vont être jugés par les autorités judiciaires locales, ils ne seront pas rapatriés en France », a-t-il rappelé.

Dans le cas où ces ressortissants seraient condamnés à mort comme l’Irak le permet, la « France fera savoir sa position », a poursuivi le ministre, indiquant que seuls les enfants de djihadistes arrêtés pourront être rapatriés par le biais de la Croix-Rouge. Pour le moment, Djamila Boutoutaou est incarcérée en Irak avec K., sa petite-fille âgée de deux ans.

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