Arrestation de Carles Puidgemont: Les Catalans partagés sur la marche à suivre

REPORTAGE Dans les rues de Barcelone, les sentiments dominants sont la colère et la frustration…

Antonin Vabre

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Place de Catalogne, le 26 mars 2018.
Place de Catalogne, le 26 mars 2018. — Antonin Vabre / 20 Minutes

De notre envoyé spécial en Catalogne,

Barcelone s’est levée avec un beau ciel bleu hier. Mais dans la tête des indépendantistes c’est bien le gris qui domine. Gueule de bois d’un dimanche qui a vu Carles Puigdemont être arrêté par la police. La manifestation qui a suivi s’est terminée dans les heurts. En dehors de la répression policière le 1er octobre, jour du référendum, aucune violence n’avait été à déplorer jusqu’à présent.

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La Place Jaume 1er est bien vide. Là où le Palais de la Généralité de Catalogne et la Mairie de Barcelone se font face, Salvador et Marta espéraient pourtant bien y croiser des sympathisants de la cause indépendantiste. « On était dans notre village à Sabadell dimanche et on gardait notre petite-fille, sinon on serait venus à la manifestation. On s’est déplacé aujourd’hui [hier] dans l’espoir qu’il y ait un regroupement », explique la retraitée. Son mari poursuit : « Nous sommes tristes et très remontés. Cela fait des années qu’ils nous provoquent. »

« Gens de paix », comme ils se définissent, ils condamnent les violences qui ont émaillé la fin de manifestation dimanche. Mais ont des doutes sur les origines des affrontements. Salvador montre une photo d’un paramilitaire vêtu en policier de la Guardia civil, sa femme n’a guère confiance dans les réseaux sociaux. Selon elle, « ce qui est certain, c’est que je n’ai aucune confiance dans les partis traditionnels pour calmer la situation. Le PP (parti au pouvoir) et le PS sont en totale collusion avec la Catalogne. » Son mari, indépendantiste convaincu, admet : « Je signerais pour revenir à la large autonomie que nous avions jusqu’en 2010, celle que le Tribunal constitutionnel nous a enlevée. »

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Toujours dans le quartier gothique, Juana et Emilia sont catégoriques sur le sort qui attend Carles Puigdemont, ancien président de la Catalogne. « Ils vont le renvoyer en Espagne. Et il va aller directement de l’aéroport à la prison. » Elles affirment qu’elles s’y attendaient. « De toute façon, je n’attends rien du gouvernement espagnol, tranche Emilia. Le 1er octobre, j’y étais. Ils ont dit que la police avait agi avec professionnalisme. Je n’ai pas oublié. » Derrière ses petites lunettes, sa belle-sœur enfonce le clou : « À l’époque du franquisme, c’était clair, c’était une dictature, on le savait. Aujourd’hui, en théorie, c’est une démocratie. En pratique… » Elle préfère ne pas finir sa phrase, mais assure qu’elle participera aux prochaines marches malgré son âge.

« Défaite politique, réponse des juges »

Oriol, lui, est allé à la manifestation ce dimanche. Il résume la situation en quelques mots : « Dans ce pays, l’interprétation de la justice est violente. C’est au bon vouloir du juge. On a réélu un gouvernement démocratique fin janvier. À la défaite politique dans les urnes, ils ont répondu par les juges. »

Sceptique sur une possibilité d’indépendance un jour, il regrette le mutisme de l’UE, et surtout que leurs adversaires répondent « non, non, non » à chaque appel au dialogue. Énervé, il préfère reprendre la main de sa femme et continuer sa promenade en direction de la plage.

Loli aussi est énervée mais pas pour les mêmes motifs. « On peut faire plein de choses, mais dans le cadre de la légalité. J’entends que l’on est dans une dictature, moi j’ai mes idées et je ne vais pas en prison pour elles. Il faut arrêter d’exagérer. » Andalouse d’origine et fière d’être catalane d’adoption, elle veut que sa région retrouve son autonomie, sans rêver pour autant d’indépendance. « Beaucoup d’entreprises sont parties. Nous devons penser au bien commun, et peut-être sacrifier quelques idéaux pour cela. » Sa belle-fille Rebeca la reprend : « Finissons-en d’abord avec l’article 155, que Rajoy cesse de nous imposer ses lois et mette la moitié du gouvernement catalan en prison. » Son aînée soupire en guise d’au revoir : « Tu vois, ma famille est divisée. ».

Crainte d’autres violences

Place de Catalogne, des tentes sont installées depuis fin janvier, lorsque Puigdemont avait été investi suite aux élections de décembre. Adria est membre du collectif « Réveillons la République » né à ce moment. « La solution doit être politique et non judiciaire. Il faut un dialogue entre la Catalogne, l’Espagne et l’Union européenne. »

Présent lors de la manifestation la veille, il parle de policiers infiltrés et aussi d’une poignée d’ultras venus en découdre. Il craint qu’il n’y ait plus de violence à l’avenir. « Dimanche, des balles en plastique ont été tirées, ce qui est interdit en Catalogne. Le gouvernement profite de l’article 155, maintenant les mossos d’esquadra (la police catalane) répondent aux ordres du ministre de l’Intérieur. Et il utilise cette police pour intimider des personnes âgées, des jeunes. » Les mossos avaient été applaudis après le référendum d’octobre, « ce jour-là, ils avaient fait leur devoir, ils avaient protégé les citoyens. Ceux qui avaient tapé, c’était la guardia civil. »

Dans ce campement provisoire, 15 à 20 personnes dorment toutes les nuits, et jusqu’à 200 personnes s’y retrouvent en journée. La mairie ne s’est pas prononcée contre cette installation prolongée. Les personnes présentes communiquent notamment sur la situation des députés emprisonnés. « Nous devons tisser un front commun », affirme Adria.

« Rapporte-moi la République »

Entendu au sens propre par Maria, Angels et Nuria qui tricotent des écharpes jaunes. Elles ont d’ailleurs recruté Mick, un jeune Anglais venu soutenir le mouvement. Il y a trois semaines, à Caldes de Montbui, une gigantesque écharpe populaire de deux kilomètres a été déployée pour alerter sur le sort des prisonniers politiques. « Nous ici, nous avons tricoté 780 mètres d’écharpe. Nous les vendons pour faire tenir le mouvement et soutenir ceux qui sont incarcérés », détaille Maria au milieu de la tablée avec ses longs cheveux blonds. « Attention, nous ne sommes pas des commerciales, précise Angels, cheveux courts peroxydés, les gens font des donations. »

Une de leurs amies part faire des courses et demande si elle doit leur rapporter quelque chose. « La République », répond Angels du tac-au-tac. Avant de compléter d’un sourire : « Qu’est-ce que tu veux, nous avons ça dans le sang. »

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Sorties tout droit d’un film de Pedro Almodovar, elles discutent de la manifestation. « Tu as vu qu’ils ont enlevé le drapeau espagnol au consul d’Allemagne ? Ils l’ont donné aux mossos et ont mis le drapeau catalan à la place ! » Les mossos, elles comprennent qu’ils obéissent aux ordres du ministre de l’Intérieur et ne veulent pas leur jeter la pierre. « C’est sûr que ça fait mal quand on sait qu’ils sont payés par nos impôts mais le gouvernement espagnol va tout faire pour les mettre entre nous et eux. Ce sont nos enfants. Tu ferais quoi toi si tu devais nourrir ta famille ? »

L’écharpe jaune, leur arme

Parlant du « vrai visage brutal » du gouvernement espagnol, elles n’oublient pas que la guerre civile a été une « bataille entre frères » et ne veulent pas en entendre parler. D’ailleurs, comme l’indique la pancarte, l’arme de destruction massive de la mamie, c’est l’écharpe jaune, en mémoire des écharpes faites par les femmes à ceux qui franchissaient les Pyrénées dans les années 1930.

Angels place aussi qu’elle aimerait bien ne pas entendre parler non plus Manuel Valls. « Il parle des Bourbon comme d’une famille respectable, mais chez vous en France, vous les avez guillotinés et vous nous les avez envoyés. Ne venez pas nous dire ce qu’on doit faire. Ici on est pacifistes. »

Alors que l’orage gronde et que tout ce petit monde plie les tables, Angels et Maria continuent de rêver qu’un jour, la Catalogne devienne un jour une république.