Lafarge en Syrie: Un mort, un disparu et des enlèvements en série parmi les salariés

TEMOIGNAGES Un rapport interne à Lafarge dénombre au moins une douzaine d’enlèvements depuis 2012…

20 Minutes avec AFP

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Le site de Lafarge à Jalabiya, à 30 kilomètres de Ain Issa, au nord de la Syrie, le 19 février 2018.
Le site de Lafarge à Jalabiya, à 30 kilomètres de Ain Issa, au nord de la Syrie, le 19 février 2018. — Delil souleiman / AFP

Accusé d’avoir financé « le terrorisme » et mis en danger ses salariés en Syrie, le groupe cimentier Lafarge a toujours qualifié la sécurité de ses équipes de « priorité ». Or, parmi les nombreux employés enlevés, un a été tué et un autre reste porté disparu, selon des témoignages recueillis par l’AFP.

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Les groupes armés s’installent dans la région et monnayent les droits de passage à coups d’enlèvements de salariés ou de leurs proches : un rapport interne à Lafarge en dénombre au moins une douzaine à partir de 2012.

« L’EI l’a tué en l’accusant d’être un espion des Kurdes »

En 2013, Yassin Ismaïl, employé par la société française depuis 2009, est arrêté par des djihadistes du futur groupe Etat islamique (EI), qui l’exécutent après plusieurs mois de captivité, ont confirmé à l’AFP sa famille et trois de ses collègues chez Lafarge.

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D’après le récit de combattants de Daesh à ses proches, il a été égorgé et son corps jeté dans un précipice à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest, un canyon rocailleux du haut duquel les djihadistes balançaient leurs prisonniers morts ou vifs. Pour son oncle, Yassin Yassin, son travail chez Lafarge a pu jouer dans sa disparition : « L’usine se trouvait en zone kurde, et Daesh l’a tué en l’accusant d’être un espion des Kurdes ».

Lafarge aurait versé près de 13 millions d’euros à des organisations djihadistes

Abdoul al-Homada, un autre salarié de Lafarge, disparaît la même année. Selon quatre de ses collègues interrogés par l’AFP, ce mécanicien de 35 ans a été enlevé à Alep, à 150 km à l’ouest, et très probablement tué. En novembre 2016, 11 anciens salariés et l’association française Sherpa ont porté plainte contre Lafarge, sa filiale syrienne Lafarge Cement Syria (LCS), et plusieurs dirigeants « pour financement du terrorisme » et « mise en danger délibérée de la vie d’autrui » notamment.

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Sur le premier chef d’accusation, désastreux pour l’image du groupe, le président de LCS de 2008 à 2014, Bruno Pescheux, mis en examen en décembre dernier, a admis devant les enquêteurs que sa société avait versé à Daesh, entre novembre 2013 et juillet 2014, environ 20.000 dollars par mois pour faciliter la circulation des salariés et marchandises, pour une partie au moins après l’exécution de Yassin Ismaïl. Lafarge est au total soupçonné d’avoir financé indirectement des groupes armés syriens, dont l’EI et d’autres organisations djihadistes, pour près de 13 millions d’euros entre 2011 et 2015.

« Lafarge se fichait de notre sécurité et n’avait prévu aucun plan d’évacuation »

Lafarge, qui avait retiré ses expatriés de Syrie pour raisons de sécurité, a-t-il également fait courir trop de risques à ses salariés syriens en se maintenant en Syrie jusque 2014, quand les autres multinationales l’ont quittée dès 2012. Le groupe, qui a fusionné en 2015 avec le suisse Holcim, a toujours affiché la sécurité de ses équipes comme une « priorité ». Certains anciens salariés estiment que le groupe ne les a pas assez protégés par la suite, avec en point d’orgue l’évacuation en catastrophe de l’usine le 19 septembre 2014, date de sa prise par Daesh et de la fin de l’aventure syrienne de Lafarge.

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Ce matin-là, « ce sont des voisins qui sont venus nous dire que Daesh allait attaquer, personne de la direction ne nous a prévenus. Le responsable de l’usine avait fui avec sa famille », explique à l’AFP l’un d’eux, Jarir Yahyaalmullaali. « Lafarge se fichait de notre sécurité et n’avait prévu aucun plan d’évacuation. On s’est entassés à 29 dans les trois véhicules qu’on a trouvés. Si on était restés, on serait peut-être tous morts », estime-t-il.

« Tous les enlèvements ont été réglés »

Selon le directeur général adjoint opérationnel de Lafarge à l’époque, Christian Herrault, lui aussi mis en examen, le gouvernement français poussait l’entreprise à rester en Syrie. Des salariés dénoncent des pressions de la direction​ à l’époque. « Si l’un d’entre nous ne venait pas à l’usine à cause des problèmes de sécurité, il était licencié », affirme Jarir Yahyaalmullaali. Interrogé à propos de Yassin Ismaïl et Abdoul al-Homada, LafargeHolcim a répondu n’avoir « pas connaissance qu’un collaborateur de Lafarge Syrie soit décédé à la suite d’un enlèvement ». Selon Christian Herrault, « tous les enlèvements ont été réglés, les rançons ont été payées et les personnes libérées sans dommage corporel ».

Mais, interrogé sur le cas d’Abdoul al-Homada, il concède qu’un salarié enlevé à Alep « n’a jamais été retrouvé ». Lafarge ne s’y est toutefois pas intéressé car, affirme-t-il, Abdoul al-Homada a été enlevé en raison de son statut d’opposant au régime de Damas. Devant les enquêteurs à Paris, un collègue et proche d’Abdoul al-Homada a livré un autre détail : après son enlèvement, LCS l’a licencié pour « absence injustifiée ».