Guerre de l’information: «Les Russes estiment devoir se défendre par tous les moyens»

DESINFORMATION Le journaliste Paul Moreira, auteur de « Guerre de l’info : au cœur de la machine russe », explique les rouages de la stratégie du Kremlin…

Propos recueillis par Olivier Philippe-Viela

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Poutine n'a pas demandé au roi Salman de construire une église orthodoxe en Arabie Saoudite.
Poutine n'a pas demandé au roi Salman de construire une église orthodoxe en Arabie Saoudite. — Alexei Nikolsky/AP/SIPA
  • Dans un documentaire pour Arte, le journaliste Paul Moreira décrypte le fonctionnement de la guerre dde l'information que mène la Russie.
  • Le Kremlin entretient des liens avec les mouvements d'extrême droite occidentaux pour optimiser sa stratégie.
  • Les médias d'Etat Sputnik et Russia Today font partie intégrante de ce système.

Dans un documentaire diffusé sur Arte le 13 mars, Guerre de l’info : au cœur de la machine russe, et encore disponible en streaming pendant deux mois, le journaliste Paul Moreira présente les dessous des campagnes de désinformation menée par le Kremlin pour défendre ses intérêts. Alors que Vladimir Poutine va être réélu président ce dimanche pour un mandat jusqu’en 2024, l’auteur du documentaire a expliqué à 20 Minutes les coulisses de la stratégie de guerre hybride du pouvoir russe.

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En quoi cette guerre de l’information est-elle une nouvelle forme de guerre froide, selon vous ?

Ça s’est vraiment manifesté à partir de la crise ukrainienne. Peu avant, Barack Obama et Vladimir Poutine avaient chacun la volonté de calmer les choses, d’apaiser les tensions entre les deux pays. Obama voulait repartir à zéro avec la Russie pour avoir de meilleurs rapports. Mais l’Ukraine est arrivée, et c’est reparti de manière très violente, bien qu’il y ait toujours eu un état de conflit plus ou moins latent. À ce moment-là, les Russes ont le sentiment de perdre totalement la guerre de l’information.

Il y a une forme d’automatisme dans la perception par l’Ouest de leur politique qui leur faisait porter le chapeau noir quand les nationalistes ukrainiens avaient le chapeau blanc. Pour eux, c’était encore les Occidentaux qui se montraient menaçants à leurs portes. Ils se sentent systématiquement menacés et estiment donc devoir se défendre par tous les moyens, le principal étant aujourd’hui cette guerre d’influence.

Comment s’organise cette désinformation ?

Il y a des initiatives indépendantes, par exemple des trolls pro-russes indépendants comme le Suisse Marcel Sardo et des dizaines d’autres. Et il y en a d’autres qui sont payés pour ça, par un personnage qui appartient au mieux au deuxième cercle du Kremlin, Evgeny Prigozhin, et sa fameuse IRA (Internet Research Agency). Elle était encore basée dans un immeuble de Saint-Pétersbourg devant lequel je me rends dans le documentaire, mais depuis elle a déménagé. Le bâtiment est désormais vide.

Autre personnage de l’ombre très important, Konstantin Rykov, hacker et ancien député du parti de Vladimir Poutine, Russie Uni. C’est vraiment le type qui a le mieux compris ce qu’est Internet, il est très moderne. Rykov collaborait avec les réseaux d’extrême droite américains pendant l’élection présidentielle américaine, et a participé au travail d’enfumage sur Internet pour la campagne de Marine Le Pen en 2017.

Comment fonctionnent ces liens avec les partis d’extrême droite en Occident ?

Par l’intermédiaire de personnages qui vont souvent en Russie. Aymeric Chauprade a tenu ce rôle à la direction du Front national pendant longtemps. Il maintenait des contacts avec un certain nombre d’oligarques russes, comme le député européen membre du Rassemblement bleu Marine Jean-Luc Schaffhauser, qui garantissait des liens pro-russes.

Vladimir Poutine et Marine Le Pen au Kremlin à Moscou, le 24 mars 2017.
Vladimir Poutine et Marine Le Pen au Kremlin à Moscou, le 24 mars 2017. - MIKHAIL KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP

Quel est le rôle de Russia Today et Sputnik dans cette stratégie ?

Ça, c’est un vrai exploit. Ce sont deux véritables médias d’Etat créés par Poutine. Jamais vous ne verrez d’informations diffusées par eux qui soient défavorables au président russe ou au gouvernement. Sur d’autres sujets, comme la guerre en Syrie​, ils produisent ce qu’on peut appeler des fake news car l’unique source est souvent l’armée russe sur le terrain. Quand on essaie de les vérifier, on se rend compte qu’elles n’ont pas de fondement. Je pense par exemple à une « info » que je n’ai pas eu le temps de traiter dans le film mais qui présentait une fausse attaque chimique. Sur ces thèmes-là, ils font un pur travail de propagande.

Là où ils sont forts, c’est que sur plusieurs autres terrains, ils se montrent intéressants puisqu’ils appuient sur tous les points faibles de nos médias, sur ce que l’on traite insuffisamment. Pour les gens qui se méfient des médias dominants, ils peuvent apparaître comme une source d’informations alternative. Par exemple, en étant très critique vis-à-vis du capitalisme, alors que la Russie est le pays où les inégalités sont les plus fortes en Europe aujourd’hui. C’est une forme d’illusion d’optique, afin de passer pour un média alternatif alors qu’ils représentent les intérêts d’une puissance d’Etat, la Russie.