Election présidentielle russe: «Vladimir Poutine est hanté par l’idée d’une grandeur à restaurer»

INTERVIEW Anna Colin-Lebedev, spécialiste de la Russie et maîtresse de conférences à l'université Paris Nanterre, explique comment Vladimir Poutine s’est maintenu au pouvoir depuis 18 ans…

Propos recueillis par Olivier Philippe-Viela

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Vladimir Poutine assiste à un concert le 14 mars 2018 à Sébastopol, en Crimée.
Vladimir Poutine assiste à un concert le 14 mars 2018 à Sébastopol, en Crimée. — Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA
  • Vladimir Poutine devrait enchaîner un quatrième mandat à partir du 18 mars, au lendemain du 1er tour de l’élection présidentielle.
  • Une spécialiste de la Russie explique comment il a fait évoluer sa manière de diriger le pays.
  • La mise au pas de toute opposition crédible a joué dans le maintien d’une forte popularité de Poutine.

Le président russe devrait conserver son pouvoir dimanche 18 mars, jour du premier (et normalement unique) tour de l’élection présidentielle. En poste depuis le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine enchaînerait un quatrième mandat. Anna Colin-Lebedev, spécialiste de la Russie et maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre, décrit pour 20 Minutes la méthode employée par l’ancien espion du KGB pour se maintenir à la tête du pays.

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Vladimir Poutine a-t-il évolué dans sa manière de diriger la Russie depuis 18 ans ?

Il y a bien eu une évolution et l’on peut distinguer deux phases. Le premier Poutine, celui des années 2000, à son arrivée au pouvoir, a promis aux Russes du bien-être et de la sécurité en échange d’un détachement des affaires politiques. Il arrivait au sortir des années 90, que nous avons tendance à voir comme des années de transformation positive pour la Russie, mais qui ont été vécues par les Russes comme une période de déstabilisation et de traumatisme, aussi bien dans la sphère économique - beaucoup d’entre eux ayant vu leur niveau de vie baisser drastiquement - que sur le plan politique, car les milieux d’affaires avaient totalement parasité la sphère politique.

Quand Poutine arrive au pouvoir, son message est : « Je vais remettre de l’ordre dans la politique, l’Etat sera de retour, je vais contrôler la criminalité économique et je vais vous assurer une vie plus prospère ». Il a été aidé pour cela par les prix des matières premières et des hydrocarbures à l’époque, qui ont considérablement fait augmenter le budget de la Russie.

Et le deuxième ?

Le deuxième Poutine, des années 2010, s’est affirmé progressivement. On ne peut pas parler de rupture. Il agit désormais dans une situation économique moins favorable et cherche à montrer que les Russes doivent être solidaires contre des ennemis qui les entourent, afin de légitimer son pouvoir. Poutine pense cela central pour la Russie. De par sa formation, il est hanté par l’idée d’une grandeur à restaurer, d’une humiliation à compenser, et se trouve très à l’aise dans ce registre de recherche de l’ennemi extérieur.

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Comment arrive-t-il à conserver une popularité importante ?

Il est populaire, rien à dire là-dessus. Plusieurs choses permettent quand même de remettre en cause les chiffres officiels : lors des enquêtes d’opinion, la question est plus ou moins posée sous la forme « Êtes-vous un patriote ou un ennemi de votre pays ? »… Néanmoins son action est bien soutenue par une (courte) majorité de Russes. Dans les années 2000, parce que la population s’était enrichie. Sa stratégie avait été de transférer une bonne part des finances publiques vers la population : il a augmenté les salaires, les retraites, les primes pour les mères de famille, etc. Il y avait donc la sensation qu’il avait fait quelque chose pour le pays.

L’absence d’opposition crédible joue beaucoup aussi ?

C’est l’autre élément important, ces 18 ans de pouvoir ont donné l’impression aux Russes qu’il n’y a pas d’alternative. L’argument des supporters de Poutine est de dire que si ce n’est pas lui, qui d’autre pourrait assurer cette fonction ? Son travail pour limiter la montée de l’opposition politique dans le pays a conduit à décrédibiliser toute alternative. Les élections actuelles le confirment vraiment, aucun autre candidat n’a de stature présidentielle. Il entretient soigneusement de faux opposants comme Jirinovski, que personne ne prend au sérieux.

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Prend-il en compte les revendications qui montent depuis 2012 ?

Vladimir Poutine construit un modèle d’Etat qui a des points communs avec le régime soviétique, au sens où les citoyens sont entendus par l’Etat : ils peuvent s’adresser à lui, à partir du moment où ils ne contestent pas la légitimité à gouverner de ceux qui sont en place. Poutine aime qu’on lui demande de prendre soin de sa population. Ce pouvoir n’est pas complètement fermé à ses citoyens, il les écoute à sa manière, tant que la population n’oublie pas « qui est le maître à bord ». Par contre, pour ce qui est d’entendre les revendications de l’opposition libérale, Poutine a beaucoup de mal. Il ne connaît pas et ne comprend pas cette frange de la population.

Est-ce que ce quatrième mandat pourrait être le dernier, puisque la Constitution russe l’empêchera de se représenter en 2024 ?

Tous les analystes en Russie se posent la question. Personne ne s’intéresse au résultat de cette élection-là, l’interrogation, c’est le mandat suivant. Je pense que le coup de l’échange président – Premier ministre qu’il avait réalisé avec Dimitri Medvedev ne se fera plus, ce n’était possible qu’une fois. Maintenant, il est impossible d’anticiper son prochain mouvement.