Présidentielle russe: À travers les réseaux sociaux, la jeunesse russe prend goût à la politique

RUSSIE Alors que les Russes observent l’élection présidentielle à venir avec fatalisme, Internet et certains blogueurs permettent aux jeunes de réfléchir à la question politique…

Olivier Philippe-Viela

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Le journaliste et blogueur Youri Dude en compagnie de l'avocat Alexeï Navalny, dans une vidéo YouTube diffusée le 18 avril 2017.
Le journaliste et blogueur Youri Dude en compagnie de l'avocat Alexeï Navalny, dans une vidéo YouTube diffusée le 18 avril 2017. — YouTube/вДудь
  • La population russe est moins sensible aux questions politiques qu'en Occident, et les jeunes votent moins encore que les générations précédentes.
  • Depuis peu, des blogueurs comme le journaliste Youri Dude et le militant Alexeï Navalny arrivent à intéresser des Russes dans la vingtaine.
  • Les réseaux sociaux favorisent l'ouverture à des sources d'information différentes.

« Zdravstvuite Youri ! » Alexeï Navalny est de bonne humeur. Nous sommes en avril 2017, et l’avocat-blogueur, qui verra quelques mois après sa candidature à l’élection présidentielle russe du 18 mars prochain rejetée par le pouvoir, a l’occasion de s’exprimer une heure durant sur la chaîne YouTube de Youri Alexandrovich Dude, célèbre journaliste et blogueur vidéo russe.

Par ailleurs journaliste sportif, Youri Dude a lancé une série d’interviews de personnalités de la vie politique russe sur sa chaîne « Dans le Dude » - aux 230 millions de vues pour des vidéos uniquement en langue russe -, avec tous les codes des YouTubeurs à l’occidental : montage rythmé, typographie branchée et ton léger (« Qu’est-ce que tu dis à Poutine quand tu le croises ? ») pour aborder des sujets sérieux. Outre Navalny, deux des principaux candidats à la présidentielle, la libérale progressiste Ktesnia Sobtchak, en octobre, et le communiste Pavel Groudinine, en février, sont passés à la moulinette des questions du « Dude ».

Dude et Navalny, blogueurs stars de la Russie

Ce type de show est nouveau en Russie, et l’exercice pas anodin, car il permet à ces candidats de s’adresser aux jeunes, une frange de la population russe d’ordinaire encore plus indifférente à la question politique que les générations précédentes. « Youri Dude discute avec tout plein de personnalités intéressantes, des musiciens comme des politiques. Ce mec, de ce que je vois, aime vraiment la Russie », s’emballe Kirill, 26 ans, employé dans la communication à Moscou. La chaîne a connu une progression fulgurante à mesure que la date du scrutin approchait, passant d’1,4 million d’abonnés en septembre 2017 à 2,7 millions en mars 2018.

Liliya, 27 ans, suit l’actualité politique de son pays depuis Paris, où elle est étudiante. Youri Dude y contribue : « C’est un très bon journaliste qui connaît bien ses sujets, et n’a pas peur de poser toutes les questions possibles, sur l’argent, les propos contradictoires, les menaces, mais aussi sur des thèmes personnels et sensibles. Et il insiste pour avoir des réponses honnêtes et concrètes. »

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Son heure d’interview avec Navalny est d’ailleurs symbolique, l’avocat opposant de Vladimir Poutine (qui ne daigne jamais prononcer son nom à la télévision) étant lui-même un fameux blogueur en Russie, adepte des réseaux sociaux pour dénoncer la corruption du pouvoir, disposant aussi d’une chaîne à son nom, avec plus de 300 millions de vues. « Dude et Navalny utilisent tous deux un jargon et un style facilement accessibles pour les jeunes internautes, et qui résonnent avec leur perception du monde, éveillant ainsi leur intérêt », confirme Vladimir Gel’man, enseignant en science politique à l’Université européenne de Saint-Pétersbourg.

« La société russe est globalement bien moins politisée qu’en Occident, et le taux de participation des jeunes russes aux élections inférieur au reste de la population », souligne Tatiana Stanovaya, politologue au Centre des technologies politiques de Moscou. « Il n’y a pas grand intérêt à la politique, estime Kirill, parce que pour l’instant nous n’avons qu’un seul candidat capable de gérer un si grand pays en ce moment ». Poutine, pour ne pas le nommer, même si le jeune homme votera pour le candidat communiste Groudinine (« Il ne pourrait pas gérer le pays, mais il a bien dirigé le Sovkhoze Lénine », une ancienne ferme d’Etat que cet entrepreneur a transformé en géant de l’agro-alimentaire).

« La révolte des enfants contre les pères »

Mais depuis quelque temps, les choses évoluent. En mars 2017, Alexeï Navalny organisait les plus importantes manifestations contre le pouvoir depuis la réélection de Vladimir Poutine en 2012, majoritairement suivies par la jeunesse. « La révolte des enfants contre les pères », titrait le 27 mars 2017 le quotidien Moskovski Komsomolets. « Cette mobilisation était inattendue, et le gouvernement a tenté d’intimider les jeunes et de l’empêcher », se rappelle le politologue Vladimir Gel’man.

Difficile d’enrayer le mouvement, alors que l’usage des réseaux sociaux explose en Russie, ce que confirme Liliya : « Ce sont les premières élections où les candidats les utilisent autant. Ils vont sur YouTube pour parler avec des blogueurs connus, ils s’engagent sur VKontakte [le Facebook russe], Instagram, Twitter, etc. Les jeunes entendent ainsi plus d’information sur la politique qu’avant, quand il fallait se contenter des médias officiels. Et puis, les gens ont plus de liberté d’expression sur les réseaux sociaux. »

« Aucun suspense sur l’identité du futur président »

De quoi atténuer son « sentiment de ne pas pouvoir changer les choses », l’étudiante expatriée percevant même « une atmosphère différente » des précédents scrutins. « Même s’il n’y a aucun suspense sur l’identité du futur président, la jeunesse suit cette élection, notamment dans les grandes villes comme Moscou, Saint-Pétersbourg, Novossibirsk, car elle veut entendre les alternatives à Vladimir Poutine. Et c’est pour cela que nous devons aller voter », abonde Mari, 25 ans, qui travaille à Moscou dans le marketing et glissera dans l’urne dimanche un bulletin Ksenia Sobtchak, la candidate libérale progressiste.

Deux manifestants place Pouchkine à Moscou, le 28 février 2018, répondant à l'appel d'Alexeï Navalny.
Deux manifestants place Pouchkine à Moscou, le 28 février 2018, répondant à l'appel d'Alexeï Navalny. - Pavel Golovkin/AP/SIPA

La Russie n’échappe pas à un phénomène de géographie électorale classique, à savoir que les électeurs urbains y sont généralement plus progressistes, et ceux des régions rurales plus conservateurs, explique la politologue Tatiana Stanovaya. À 400 kilomètres à l’est de Moscou, Daria, 23 ans, professeure de musique, réside à Bogdanovo, village d’un millier d’habitants dans la région de Nijni Novgorod. Elle va voter pour la première fois, hésite entre Poutine et le vote blanc. Et les interviews de Youri Dude l’ont intriguée : « Je ne le connaissais pas avant, c’est nouveau pour moi. Je ne sais pas qui il soutient, mais j’aime beaucoup ses vidéos. »

« C’est exactement pour ça que les Russes sont si déprimés »

L’important pour elle, c’est d’aller voter, pour « pouvoir dire à quelle église j’appartiens ». Ksenia Sobtchak ? Hors de question. Pavel Groudinine ? « J’avais pensé à lui, mais non, pas possible, ce serait horrible, il est staliniste ». Kirill et son vote communiste font exception, les jeunes russes n’entretenant pas une nostalgie d’une URSS fantasmée. « Je déteste ceux qui veulent voter pour lui, c’est grave de choisir en 2018 un type qui est comme Staline », s’agace Mari, tandis que Liliya le voit comme « complètement fou et loin de la réalité ».

Les deux jeunes femmes choisiront la trentenaire Ksenia Sobtchak, pro-droits de l’Homme. « Elle n’est pas la candidate idéale, mais elle dit beaucoup de choses intéressantes pour le futur de la Russie », explique la Moscovite. Quid des soupçons de téléguidage de sa candidature par le Kremlin (Sobtchak est la fille du mentor politique de Vladimir Poutine) ? « Elle a l’air honnête, je n’imagine pas qu’on puisse jouer la comédie comme ça, souffle Liliya. J’ai entendu des rumeurs comme quoi Navalny lui-même serait aussi un faux opposant. Dans tous les cas, c’est exactement pour ça que les Russes sont si déprimés, qu’ils ne votent pas et ne s’intéressent pas à la politique. »