VIDEO. Présidentielle russe: Une ex-animatrice télé, un communiste, un ultranationaliste… Qui sont les candidats face à Poutine?

RUSSIE Même si l’issue du scrutin russe le 18 mars ne fait pas de doute, d’autres candidats ont des choses à dire, avec l’aval du Kremlin…

Olivier Philippe-Viela

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La candidate à l'élection présidentielle russe Ksenia Sobchak, au centre, lors d'une marche en hommage à l'opposant assassiné en 2015 Boris Nemtsov, le 25 février à Moscou.
La candidate à l'élection présidentielle russe Ksenia Sobchak, au centre, lors d'une marche en hommage à l'opposant assassiné en 2015 Boris Nemtsov, le 25 février à Moscou. — Pavel Golovkin/AP/SIPA
  • Ksenia Sobtchak est la candidate libérale et pro-droits de l'Homme, tolérée par Vladimir Poutine du fait de ses liens avec son père.
  • Pavel Groudinine est le nouveau candidat du Parti commmuniste russe, tout en étant un entrepreneur capitaliste.
  •  Vladimir Jirinovski est le représentant de l'extrême droite russe, libéral et plus nationaliste encore que Poutine.

On s’avance un peu : dimanche 18 mars au soir, Vladimir Poutine devrait être réélu président de la Russie pour un quatrième mandat, s’il obtient la majorité absolue des voix ; au plus tard, le 8 avril, date d’un éventuel second tour du scrutin.

S’il semble seul sur la ligne de départ (avec 60 à 70 % d’intentions de vote), le leader russe représentant du parti Russie unie a sept rivaux dans les urnes, des concurrents tous autorisés par le Kremlin, contrairement à la candidature de l’avocat-blogueur Alexeï Navalny, rejetée par la Commission électorale le 25 décembre. Présentation de cette opposition pas forcément factice, bien que tolérée par le pouvoir.

Ksenia Sobtchak, 36 ans, société civile

Intentions de vote* : 1-2 %

Ksenia Sobtchak devant la Douma le 8 mars 2018, avec une pancarte
Ksenia Sobtchak devant la Douma le 8 mars 2018, avec une pancarte - Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA

En l’absence d’Alexeï Navalny, elle représente l’opposition la plus crédible à Vladimir Poutine, quoique des soupçons de candidature téléguidée par le Kremlin pèsent sur elle. Car Ksenia Sobtchak est la fille d’Anatoli Sobtchak, ancien maire de Saint-Petersbourg et mentor politique de l’actuel président russe. « Personnellement, je n’insulterai pas Poutine, expliquait-elle à l’annonce de sa candidature. Il est celui qui a aidé mon père à un moment difficile et qui lui a pratiquement sauvé la vie, je me souviens de cela. »

Son CV d’ancienne jet-setteuse ayant posé pour Playboy et d’ex-animatrice télé lui a également valu le surnom pas vraiment flatteur de « Paris Hilton russe ». « Sobchak a été désignée pour attirer vers les bureaux de vote les jeunes électeurs libéraux – à cet égard, sa candidature est instrumentalisée par le Kremlin. Et si elle fait un bon score, après les élections, elle sera peut-être promue à la direction de l’une des chaînes de télévision », pense Vladimir Gel’man, professeur de science politique à l’université européenne de Saint-Pétersbourg.

Quoi qu’il en soit, depuis 2011 et son entrée en politique, Ksenia Sobtchak est devenue l’une des figures de l’opposition aux côtés de Boris Nemtsov, assassiné en 2015, d’Alexeï Navalny et du joueur d’échecs Garry Kasparov​. « Contrairement à l’image que beaucoup ont voulu donner d’elle, c’est quelqu’un d’intelligent et de sérieux. Elle a pâti de ses activités professionnelles antérieures, mais il ne faut pas sous-estimer cette jeune femme, bien que son heure ne soit pas pour le 18 mars », décrit le directeur de l’Observatoire franco-russe, Arnaud Dubien.

« Son père a été très proche de Poutine, et elle a joué là-dessus pour atteindre ce niveau et occuper ce créneau », ajoute Tatiana Stanovaya, politologue au Centre des technologies politiques de Moscou. En l’occurrence une niche politique « libérale, progressiste, pro-droits de l’Homme et en faveur de la liberté d’expression ». Arnaud Dubien poursuit : « Sobtchak amène de l’air frais, elle parle de sujets sensibles comme la Crimée, l’Ukraine, la politique étrangère, la réalité sociale en Russie, la corruption. Le simple fait que ces propos spontanés soient tenus à la télévision est en soi significatif. »

Pavel Groudinine, 57 ans, Parti communiste

Intentions de vote : 5-10 %

Pavel Groudinine (à gauche), candidat communiste à la présidentielle russe, et Guennadi Ziouganov, à Moscou le 23 février 2018.
Pavel Groudinine (à gauche), candidat communiste à la présidentielle russe, et Guennadi Ziouganov, à Moscou le 23 février 2018. - Pavel Golovkin/AP/SIPA

Pour la première fois depuis la fin de l’URSS, le vote communiste ne sera pas représenté à l’élection présidentielle par Guennadi Ziouganov, ex-rival de Boris Eltsine qui appelait à la « re-stalinisation » du pays, et toujours président du PC russe. Son successeur – aux faux airs de Joseph Staline – s’appelle Pavel Groudinine, ancien du parti de Poutine, désormais candidat « vaguement communiste » tout en étant à la tête d’un empire agro-industriel « parfaitement capitaliste », décrit Arnaud Dubien.

Groudinine a en effet un petit surnom, le « roi de la fraise », qu'il doit à sa gestion du Sovkhoze Lénine, une ancienne ferme d'Etat, spécialisée dans les fruits et les produits laitiers, qui lui a rapporté 157 millions de roubles (2,2 millions d'euros) sur les six dernières années. « L’idée est de rajeunir l’image du PC après Ziouganov, et il est plutôt bon à la télévision », ajoute celui qui est également chercheur associé à l’Iris. Le parti communiste ayant toujours réalisé des scores au minimum honorables depuis la fin de l’Union soviétique, Groudinine dispose d’un créneau électoral.

« Mais sa candidature est liée à une bataille au sein du parti. Ziouganov, le chef historique en perte de vitesse, craint l’opposition interne et avait peur de finir troisième du scrutin. Si Groudinine, remplaçant temporaire, finit effectivement troisième, ce serait une catastrophe pour Ziouganov », décrypte Tatiana Stanovaya. Vladimir Gel’man précise : « Groudinine a été choisi comme un candidat du "moindre mal", n’étant pas aussi ennuyeux que Ziouganov mais également pas membre du parti, ce qui fait qu’il ne défiera pas son leadership ».

Vladimir Jirinovski, 71 ans, Parti libéral-démocrate

Intentions de vote : 5-10 %

Vladimir Jirinovski, au milieu d'une manifestation organisée par Alexeï Navalny le 28 janvier 2018.
Vladimir Jirinovski, au milieu d'une manifestation organisée par Alexeï Navalny le 28 janvier 2018. - ANTON KARLINER/SIPA

L’inoxydable trublion d’extrême droite, équivalent russe du Jean-Marie Le Pen très libéral des années 1980. Vladimir Jirinovski va enchaîner sa sixième candidature à une présidentielle. Son pic : une troisième place à l’élection de 2008, avec 9,5 % des voix. « Il joue le même rôle depuis 1991. C’est quelqu’un qui attire le vote protestataire et permet de neutraliser le mécontentement. On peut le comparer au Front national en France, à la différence que le FN n’est pas téléguidé par l’Elysée, alors que Jirinowski est lié au Kremlin », évacue Tatiana Stanovaya.

Arnaud Dubien confirme qu’il est « dans son rôle de pitre un peu violent qu’il joue avec succès depuis 25 ans pour le compte du pouvoir, car pour le coup c’est une opposition factice ». Jirinovski pourrait néanmoins réaliser son meilleur résultat cette année, puisqu’il est au coude-à-coude avec Pavel Groudinine pour la deuxième place (très loin) derrière Vladimir Poutine. Mais « son comportement scandaleux, en agressant verbalement Ksenia Sobtchak à la télévision, pourrait lui coûter quand même pas mal de voix », ajoute le directeur de l’Observatoire franco-russe.

Vladimir Jirinovski a en effet réussi une sacrée performance lors d’un débat le 28 février entre tous les candidats (sauf Poutine, qui mène à peine campagne). La scène est tristement symbolique de ce que peut donner la politique russe : Ksenia Sobtchak lui demande se calmer, alors qu’il montre des signes d’énervement.

Jirinovski crie : « Taisez-vous, idiote, taisez-vous ! »

Sobtchak : « Comment osez-vous me parler comme ça ? »

Jirinovski : « Qu’est-ce que j’y peux si elle est bête ? Si elle n’a pas de cerveau ? »

Sobtchak lui jette son verre d’eau.

Jirinovski : « Sortez cette prostituée de là ! Boue noire [sic, ?????] ! Jeune fille dégueulasse ! Pute ! »

Outre ces paroles pleines de poésie, citons pour l’anecdote les quatre candidats restants, aux intentions de vote inférieures à 1 % : le nationaliste Sergueï Babourine, le social-libéral Grigori Iavlinski, le marxiste-léniniste Maxim Souraïkine, et le libéral Boris Titov qui, comme un symbole, « s’oppose pour avoir une place dans le futur gouvernement », glisse Tatiana Stanovaya.

*Selon les instituts russes FOM et VTsIOM.