Iran: Qui sont les femmes qui bravent l'obligation de porter le voile en public?

REVENDICATION Les images et vidéos de jeunes Iraniennes qui osent braver la loi en retirant leur voile en public font le tour du monde. La contestation ne date pourtant pas d’hier…

Julie Bossart

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Des Iraniennes passent devant un magasin de hijab, à Téhéran, le 24 février 2016.

Des Iraniennes passent devant un magasin de hijab, à Téhéran, le 24 février 2016. — BEHROUZ MEHRI / AFP

Une « affaire insignifiante », comme le jugeait mercredi le procureur général de la République islamique, Mohammad Jafar Montazeri, ou l’acte fondateur d’un mouvement d’émancipation de la femme, comme le promeuvent les réseaux sociaux ? Depuis quelques semaines, en Iran, l’ obligation du port voile dans ce pays fait l’objet d’une fronde.

Tout a commencé à Téhéran le 27 décembre lorsque Vida Movahed, 31 ans, mère d’un bébé de 19 mois, a, postée sur une armoire électrique, ôté son hijab pour le brandir au bout d’un bâton. Dans un pays qui, depuis la Révolution islamique de 1979, impose aux femmes de sortir tête voilée et le corps couvert d’un vêtement ample, ce geste, réalisé à un croisement de la rue Enghelab (« révolution » en persan), a été perçu comme un défi au régime.

Rien à voir avec l’Occident

Contrevenant à la loi, la jeune femme a été arrêtée, puis emprisonnée (elle a, depuis, été libérée). Mais, par solidarité, ou réel ras-le-bol du code vestimentaire exigé en Iran, d’autres Iraniennes lui ont emboité le pas. Jeudi soir, 29 personnes qui « perturbaient l’ordre social » ont été arrêtées, a indiqué la police de Téhéran.

Cette contestation, peut, d’un point de vue occidental, interpeller, car elle intervient dans la foulée du mouvement #MeToo. Mercredi, d’ailleurs, Mohammad Jafar Montazeri a laissé entendre que Narges Hosseini, contestatrice arrêtée lundi, pouvait avoir « été influencée depuis l’étranger ». Une insinuation qui fait doucement rire Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) : « Ces actions ne sont en rien pro-occidentales, estime-t-il, relevant que, dans le contexte actuel de tensions entre l’Iran et l’Occident, n’importe quel geste peut être interprété unilatéralement. » De plus, tient-il à recadrer, la protestation contre le port obligatoire du voile ne date pas d’hier.

« On n’a pas fait la Révolution pour revenir en arrière »

« Avant la Révolution islamique, la société iranienne était "plus ouverte". Les femmes n’étaient pas obligées de porter le voile. Celles qui le faisaient étaient d’ailleurs plutôt anti-monarchistes, montrant ainsi leur soutien à la Révolution. » Les Iraniennes qui passaient outre la loi, « souvent issues des classes moyennes ou aisées instruites », perdaient leur emploi, étaient molestées, emprisonnées…

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Malgré ces risques, « elles ont été des dizaines de milliers à descendre dans la rue pour manifester contre la dictature qui était en train de s’installer. Leur slogan était alors ‘On n’a pas fait la Révolution pour revenir en arrière’», rappelle Irène Ansari, coordinatrice de la Ligue des femmes iraniennes pour la démocratie (LFID). Année zéro, film réalisé par une équipe du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) présente en Iran à cette époque, retrace d’ailleurs le début de ce combat qui a évolué au fil du temps.

« My Stealthy Freedom »

« Au milieu des années 1990, les femmes ont commencé à "mal porter" le voile, dans la capitale, mais aussi dans les villes moyennes », poursuit Azadeh Kian, professeure de sociologie à l’université Paris-Diderot et directrice du Centre d’enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes (Cedref). Le hijab est devenu plus clair, coloré, laissant dépasser des mèches de cheveux. Au volant, il était même inexistant, les conductrices justifiant que leur voiture était un espace privé.

Depuis 2014, le groupe Facebook « My Stealthy Freedom » (« Ma liberté furtive »), créé par Masih Alinejad, journaliste féministe exilée aux Etats-Unis, draine des centaines des centaines de photos de femmes dévoilant leurs cheveux dans l’espace public. La page, likée par plus d’un million d’internautes, relaie plusieurs vidéos réalisées ces jours-ci dans plusieurs villes d’Iran.

Un tournant dans la lutte contre les discriminations ?

Pour Azadeh Kian, « le débat sur l’échec de la République islamique à imposer le voile est récurrent en Iran ». Même si, « dans un contexte de répression généralisée, et une culture misogyne nourrie par la charia, il est difficile pour les femmes de protester de façon collective, la contestation actuelle pourrait marquer un tournant dans leur lutte contre les discriminations dont elles sont victimes », estime Irène Ansari.

Et de préciser que les violences qu’elles subissent ne se limitent pas à la seule obligation du port du voile : en Iran, selon le Code pénal, le témoignage d’une femme vaut pour moitié de celui d’un homme, l’âge minimum du mariage est fixé à 13 ans, le marché du travail ne compte que 17 % de femmes, la sortie du pays ne peut se faire qu’avec la compagnie de son mari…

Irène Ansari se dit donc convaincue que le mouvement, baptisé Les Filles de la Révolution, ne va pas s’arrêter là. Les récentes réformes opérées en Arabie Saoudite, « l’ennemi sunnite » de Téhéran, pourrait l’attiser. Reste à savoir quelle stratégie l’Etat dirigé par le conservateur modéré Hassan Rohani adoptera. « Le voile est un symbole, mais les Iraniennes et les Iraniens veulent plus qu’un assouplissement supplémentaire de loi. Ce qu’ils réclament, c’est tout simplement la séparation de l’Etat et de la religion, point barre. »

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