La voix des mortes de Ciudad Juarez

Armelle Le Goff - ©2008 20 minutes

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Elle vient de la ville qui tue les femmes. Nakarowari Leal Ortiz, 30 ans, vit au Mexique, à Ciudad Juarez, cité de l'Etat de Chihuahua situé à la frontière avec les Etats-Unis, où, depuis 1993, 2 000 jeunes femmes sont portées disparues. Plus de 500 ont été retrouvées, mortes étranglées, après avoir été violées. Depuis, rien n'est jamais venu mettre un terme au macabre décompte, puisque pas un mois ne passe sans que quelqu'un ne disparaisse ou qu'un cadavre ne soit découvert. Depuis janvier, on ne dénombre ainsi pas moins de 14 tuées et 3 disparues.

Nakarowari vit avec les mortes et les disparues depuis qu'en 2001 sa mère a créé l'association Nuestras hijas de regreso a casa (Que nos filles rentrent à la maison). Cette année-là, sa mère, institutrice, apprend que le corps d'une de ses anciennes élèves vient d'être retrouvé dans une décharge. Elle décide de demander des comptes aux autorités et réussit à mobiliser les médias. A tel point que les familles d'autres victimes viennent s'adresser à la professeur, qu'ils prennent pour une avocate, tant elle semble comprendre les rouages d'une justice qui leur échappe.

Car, comme le montrent Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal dans leur ouvrage La ville qui tue les femmes (éEd. Hachette), les meurtres de Ciudad Juarez sont aussi des crimes de classe. La plupart des victimes viennent en effet de familles pauvres, employées des maquiladoras*, qui, dans cette ville, poussent comme des champignons. Avec son nom indien, Nakarowari, que tout le monde appelle Naka, dit se sentir proche de ces femmes issues de milieux populaires, souvent originaires des campagnes. Et vouloir se battre pour elles « parce que je suis la mère d'une petite fille de 12 ans, qui ne peut jamais jouer seule dans un parc ou aller seule à l'école ». Ce combat, elle le mène malgré les nombreuses menaces téléphoniques, les convocations du procureur de l'Etat et les courses-poursuites, menées par des hommes armés dans les rues de la ville mexicaine. Son association gêne tout le monde : les réseaux mafieux, impliqués dans les crimes, mais aussi les autorités et la police, qui, sans doute, ferment les yeux. Avec sa mère et les membres de son association, elle poursuit un objectif contraire au leur : faire cesser l'impunité qui règne dans la ville. Et qui leur permet de tuer les femmes.