Pauvreté: «Assez d'indifférence, mettons-nous au travail !», le cri du père Pedro

INTERVIEW Le père Pedro, fondateur d’une association qui vient en aide aux plus pauvres à Madagascar, appelle à rejeter l’indifférence envers les plus pauvres…

Anne-Laetitia Beraud
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Photo non datée de Père Pedro, fondateur de l'association Akamasoa à Madagascar.
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Photo non datée de Père Pedro, fondateur de l'association Akamasoa à Madagascar. — ​Rijasolo/ Riva Press
  • Argentin vivant à Madagascar depuis 47 ans, le père Pedro est un prêtre à la tête d’une association venant aux plus pauvres des pauvres de ce pays.
  • L’association Akamasoa (« les bons amis » en malgache) a été nommée à plusieurs reprises pour le prix Nobel de la paix, et a aidé plus de 500.000 Malgaches en 28 ans.
  • Le prêtre de 69 ans, sur les pas de Saint Vincent de Paul, appelle à plus de fraternité et de partage.
  • Dans son combat, il a notamment rencontré Brigitte Macron, épouse du président de la République.

Lors d’une tournée en France quelques mois après la publication de son livre Insurgez-vous !  (Éditions du Rocher, 14,90 euros), 20 Minutes a rencontré le père Pedro Opeka mercredi à Paris.

Argentin d’origine slovène, le prêtre fan de foot créée en 1989 à Madagascar l’association Akamasoa (« les bons amis », en malgache). Celle-ci vise à aider les pauvres qui survivent dans la décharge d’Andralanitra, près de la capitale Tananarive. Depuis 28 ans, cette association, nommée à plusieurs reprises pour le prix Nobel de la paix, a construit une ville et aidé plus de 500.000 Malgaches…

Pourquoi prenez-vous la parole ?

C’est au nom des exclus, des frères, sœurs et enfants qui souffrent et qui ont faim que je prends la parole. Je vis à Madagascar avec eux depuis 47 ans, en première ligne, pour les aider. J’ai la chance d’être entouré de 500 coéquipiers et coéquipières malgaches dans ce combat. Je lance un cri : assez d’indifférence, du mensonge, de l’hypocrisie, assez du gouffre entre le Nord et le Sud, assez des beaux discours, mettons-nous au travail !

Pourquoi, dans votre livre, donner des « petites recettes » et des injonctions au lecteur ?

Ce ne sont pas des commandements. Ce sont des repères et des conseils pratiques, car les gens sont indifférents, perdus, ou oublient qu’il y en a d’autres qui vivent dans l’extrême pauvreté.

Vous qualifiez Madagascar « d’île de cocagne [qui] possède tout pour rendre l’homme heureux mais le rend malheureux. En particulier parce que les politiciens se fichent du bonheur ou du malheur de leurs semblables ». Les « politiciens », premiers coupables de l’état de pauvreté de ce pays ?

Ceux qui sont à la tête d’un pays sont les premiers coupables d’une pauvreté qui perdure. Que ce soit à mon arrivée à Madagascar en 1970, ou aujourd’hui en 2017, nous n’avons pas toujours de l’eau potable, les gens se battent toujours pour un gobelet de riz. Pour se soigner, c’est presque impossible car trop cher. Ils n’ont ni lopin de terre, ni travail, ni sécurité sociale. Ils sont seuls. Et pourtant il y a assez de richesses et d’intelligence pour pouvoir garantir un minimum de justice et de sécurité sociale à chacun. Je parle ici de Madagascar, de l’Afrique, du monde entier.

Que dites-vous aux 83 chefs d’Etats africains et européens présents au Sommet Union africaine-Union européenne mercredi et jeudi à Abidjan ?

Le plus important, c’est agir. C’est la énième fois qu’ils se réunissent. C’est bien qu’ils le fassent, mais quand ils reviennent dans leur pays, ils sont rattrapés leurs problèmes internes et leur cote de popularité. Ils oublient ce qu’ils ont dit et promis. Je crois en l’espérance, mais j’ai les pieds sur terre : Si vous êtes un optimiste bon marché, cela veut dire que vous êtes à la faveur de tous ceux qui se moquent des gens.

Comment rester optimiste quand Madagascar connaît, depuis des décennies, des indicateurs d’extrême pauvreté ?

L’extrême misère tue l’âme un peuple. C’est une prison. Mais je crois que je suis un maillon de la fraternité, de la solidarité, de l’amour et du partage dans la chaîne de l’humanité. Un maillon se greffe à un autre, les uns aux autres pour construire cette chaîne. Et je crois qu’un jour, même si je ne serai plus là pour le voir, l’extrême pauvreté sera vaincue. Je le sais.

>> Rapport 2017 de la Banque mondiale: Près de 80 % de la population vit avec moins de 1,90 dollar par jour

Votre philosophie est « aider, pas assister »…

J’ai horreur d’assister quelqu’un. Je dis aux gens : "On va t’aider si tu es prêt à travailler, à scolariser tes enfants. Mais si tu ne travailles pas, je ne peux pas travailler à ta place."

Vous avez rencontré Brigitte Macron cet été. Sur quoi avez-vous échangé ?

Elle m’a très bien reçu. C’est une femme formidable, très dynamique, qui est sensible au social. Elle m’a dit qu’elle allait nous aider.

L’a-t-elle fait ?

Pas encore. Elle m’a dit que le président venait d’être élu par les Français et qu’elle devait faire d’abord un geste vers les Français. Je pense qu’elle s’occupe de jeunes et d’autistes. C’est normal qu’elle fasse d’abord quelque chose ici.

En Birmanie, le pape et n’a pas évoqué la crise des Rohingyas, avant de le faire au Bangladesh. Comment interprétez-vous ce silence ?

Je pense qu’il était obligé de ne pas en parler pour pouvoir venir en Birmanie. C’est dommage. Mais je pense que même s’il n’a pas mentionné les Rohingyas, les gens ont su qu’il est allé dans ce pays pour eux.

Face à la multiplication des appels à la solidarité, comment répondre sans s’y perdre ?

Je pense qu’il y a assez de personnes en France qui peuvent aider les migrants à Calais comme les sans-domiciles fixes à Paris ou les personnes à Madagascar. Il y a assez de richesses pour tout le monde et nous sommes assez nombreux pour agir partout. Après, c’est une histoire de sensibilité, et il faut laisser les gens agir suivant leur cœur. Grâce à Dieu, il y a des bonnes volontés partout. Mais n’oublions pas que l’Etat ne peut pas se dédouaner de sa responsabilité d’organiser l’aide et d’être en première ligne pour aider. C’est son rôle principal.