Zimbabwe: Qui est le nouveau président Emmerson Mnangagwa?

MONDE Emmerson Mnangagwa, fidèle du régime, a succédé ce vendredi à Robert Mugabe à la présidence du Zimbabwe…

Anne-Laëtitia Béraud

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Emmerson Mnangagwa, prête serment pour la présidence du Zimbabwe, le 24 novembre 2017 à Harare
Emmerson Mnangagwa, prête serment pour la présidence du Zimbabwe, le 24 novembre 2017 à Harare — Ben Curtis/AP/SIPA

Le Zimbabwe tourne ce vendredi la page de la présidence de Robert Mugabe, 93 ans. Emmerson Mnangagwa, 75 ans, a été investi ce matin lors d’une cérémonie dans le plus grand stade de la capitale, Harare. Qui est ce fidèle du régime de Robert Mugabe, soutenu par le parti Zanu-PF, et qui a accédé au pouvoir grâce à un coup de force de l’armée ?

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Un fidèle parmi les fidèles

Surnommé « le crocodile », Emmerson Mnangagwa est un fidèle parmi les fidèles de Robert Mugabe. « Son profil n’est pas des plus séduisants et il ne faut pas trop en attendre. Compagnon de prison de Robert Mugabe, il est l’un des hommes forts du régime autoritaire depuis les années 1980. Il a été plusieurs fois ministre et a l’appui des militaires qui ont organisé le coup de force après son limogeage », liste Philippe Hugon, directeur de recherche à l’IRIS chargé de l’Afrique.

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L’artisan des répressions du régime

Emmerson Mnangagwa connaît en effet très bien les militaires, dont il a été le ministre et chef du renseignement. Il est considéré comme l’artisan de plusieurs répressions organisées par le régime, souligne Virginie Roiron, maître de conférences à Sciences-Po Strasbourg et spécialiste du Zimbabwe.

L’homme est à la manœuvre dans la répression contre les Ndébélés dans les années 1980, qui aurait fait 20.000 morts. Il participe aussi à l’organisation des terribles violences de l’entre-deux tours de la présidentielle 2008, après la victoire, au premier tour, de l’opposant Morgan Tsvangirai. Ce dernier renonce d’ailleurs à se présenter au second tour après l'« orgie de violence » organisée contre ses militants, laissant Robert Mugabe seul candidat à sa réélection.

L'ancien vice-président du Zimbabwe Emmerson Mnangagwa aux côtés du président Robert Mugabe
L'ancien vice-président du Zimbabwe Emmerson Mnangagwa aux côtés du président Robert Mugabe - Tsvangirayi Mukwazhi/AP/SIPA

A l’école de la lutte anticoloniale

Une histoire de la violence que connaît Emmerson Mnangagwa depuis ses jeunes années. Engagé dès l’adolescence dans la lutte anticoloniale, le jeune homme est arrêté après une attaque, torturé et jeté en prison. « Cette jeunesse engagée dans la lutte anticoloniale n’est pas extraordinaire à l’époque », nuance Virginie Roiron. « C’est en prison que les deux hommes vont se lier. Robert Mugabe n’est pas leader de la lutte, mais il impressionne déjà par son caractère et l’accent mis sur l’éducation, lui-même acquérant plusieurs diplômes en prison », ajoute l’enseignante. Reprenant la lutte armée après la prison, Emmerson Mnangagwa devient secrétaire particulier de Robert Mugabe, s’attachant au « camarade Bob » pour des décennies.

La rivalité avec Grace Mugabe pour accéder au pouvoir

Dans le développement comme dans le déclin du pays après une réforme agraire catastrophique au début des années 2000, Emmerson Mnangagwa reste dans l’entourage de Robert Mugabe. « Mais une cassure s’opère en 2004-2005 quand Emmerson Mnangagwa n’est pas désigné vice-président, un poste qui lui aurait ouvert les portes de la succession. Il estime ne pas avoir reçu la gratification qu’il mérite pour sa fidélité au régime. Il ne s’oppose pas à Robert Mugabe, mais quelque chose est rompu », précise la maître de conférences.

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Emmerson Mnangagwa n’est pas le seul à viser la succession de Robert Mugabe. L’épouse de Robert Mugabe, Grace, poursuit la même ambition. La rivalité entre les deux personnes va crescendo. « Depuis 2014, la Zanu-PF, le parti du président Mugabe, est divisée entre deux principales factions. D’un côté, le camp d’Emmerson Mnangagwa, et de l’autre, la faction G40, pro-Grace Mugabe. Les deux camps sont à couteaux tirés depuis une année », dit Virginie Roiron, maître de conférences à l’IEP de Strasbourg.

« L’apothéose de cette rivalité » intervient le 6 novembre, date à laquelle la Première dame limoge Emmerson Mnangagwa, avant que l’armée ne prenne le contrôle du pays dans la nuit du 14 au 15 novembre puis impose Emmerson Mnangagwa.

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Un futur dans la continuité

Emmerson Mnangagwa au pouvoir est-il synonyme de changement ? Pas tellement, estiment les deux spécialistes. « Il est dans la continuité du régime, même s’il devrait donner des signes aux investisseurs pour redresser l’économie du pays qui est ruinée. Sur le plan des libertés, Emmerson Mnangagwa reste un artisan du régime autoritaire et cleptomane, et il ne devrait pas changer sur ce point », juge Philippe Hugon, qui pronostique que le nouveau président n’organisera pas d’élections libres en 2018. « Ce ne serait pas une première qu’un gouvernant annonce reporter des élections, estimant que le climat n’est pas suffisamment sûr. Et garde ainsi le pouvoir quelques années de plus », ajoute le chercheur.

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Une analysée partagée par Virginie Roiron, qui estime que les événements de novembre 2017 ressemblent « à un règlement de compte au sein du parti Zuna-PF ». « L’armée a déposé le président Mugabe pour imposer son successeur. La suite du régime devrait être égale, puisque la priorité est l’économie, pas la démocratie », analyse-t-elle. Le taux de chômage dans le pays est estimé à 90 %, et la population est nourrie grâce à l’aide mondiale.

Pour rassurer les plus soucieux, Emmerson Mnangagwa a promis jeudi soir d’être le « serviteur du peuple ». De son côté, Morgan Tsvangirai, chef du principal mouvement d’opposition, reste prudent. « J’espère que le président Mnangagwa va démontrer que la nation a changé de direction », a-t-il déclaré jeudi à l’AFP. « J’espère qu’il évitera de tomber dans la tentation de garder seul le pouvoir », a ajouté l’ancien candidat à la présidentielle.