VIDEO. Zimbabwe: Comment Robert Mugabe s'est maintenu si longtemps au pouvoir

PORTRAIT Le président du Zimbabwe, âgé de 93 ans, n’a pas l’intention de quitter ses fonctions…

A.-L.B.

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Robert Mugabe, président du Zimbabwe, lors d'un discours depuis la présidence à Harare, le 19 novembre 2017.
Robert Mugabe, président du Zimbabwe, lors d'un discours depuis la présidence à Harare, le 19 novembre 2017. — Tsvangirayi Mukwazhi/AP/SIPA
  • Le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, est au pouvoir depuis 1980.
  • Alors qu'il est poussé vers la sortie, le chef d'Etat de 93 ans n'a pas l'intention de quitter le pouvoir.
  • Héros de l'indépendance salué dans son pays et à l'international, il a sû garder le pouvoir en contrôlant l'armée et la police.

Fragilisé par ceux qui le somment de quitter le pouvoir après trente-huit ans à la présidence du Zimbabwe, Robert Mugabe n’a pas l’intention de quitter son poste. A la surprise générale, « camarade Bob », 93 ans, n’a pas remis sa démission dimanche alors que l’armée ​contrôle le pays depuis plusieurs jours. « Le lion » âgé de 93 ans reste au pouvoir, malgré la défection de ses soutiens et l'éviction de son parti. 20 Minutes revient sur le parcours du chef d'Etat le plus âgé du monde.

Né le 21 février 1924 en Rhodésie du sud, bardé de diplômes, Robert Mugabe arrête l’enseignement dans les années 1960 pour lutter contre la ségrégation raciale du régime. Se revendiquant marxiste, il lutte contre le gouvernement blanc de Ian Smith et est emprisonné pendant dix ans, entre 1964 et 1974. Son combat reprend de plus belle à sa sortie de prison. Il prend alors la tête du parti Zimbabwe African National Union (Zanu), devient chef de la guérilla et réussit à conquérir le pouvoir. En mars 1980, son parti gagne les premières élections multiraciales du pays. Nommé alors Premier ministre, Robert Mugabe devient l'homme fort du régime, et accède à la présidence en 1987.

Image et pouvoir

« La première grande raison de la longévité de Robert Mugabe est qu’il est un héros de la lutte contre l’apartheid, car il a mené le pays à la sortie de la ségrégation raciale », souligne Philippe Hugon, directeur de recherche à l'Iris chargé de l’Afrique. « Le fait que les Blancs nous aient opprimés hier lorsqu’ils détenaient le pouvoir ne pourra jamais justifier que les Noirs les oppriment aujourd’hui parce qu’ils le détiennent », affirme ainsi Robert Mugabe en 1980, dans un discours prononcé après son arrivée au pouvoir. « Ses positions lui ont notamment valu le soutien l’ANC de Nelson Mandela en Afrique du sud », rappelle le chercheur, car Robert Mugabe a réalisé une transition sans effusion de sang.

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« La seconde grande raison de cette longévité au pouvoir est que Robert Mugabe a, toutes ces années, le contrôle de l’armée et de la police. Il a bâti un régime autoritaire proche de la dictature. Le maintien de cet ordre s’est fait par la violence, l’élimination des opposants. Il a par ailleurs conduit des millions de personnes à fuir en Afrique du sud », ajoute le chercheur Philippe Hugon.

Du développement du pays à sa ruine

Si les années 1980 sont synonymes de développement économique florissant pour le Zimbabwe, Robert Mugabe use parallèlement de la violence pour assoir son pouvoir. Il musèle l’opposition et réprime dans le sang une révolte des Ndebele dans la province du Matabeleland, qui aurait fait 20.000 morts entre 1982 et 1986. Il favorise dans l'appareil du pouvoir les membres de son ethnie, les Shonas.

La dérive autoritaire du régime tout comme les obsessions homophobes, racistes et antisémites excèdent les pays occidentaux mais Robert Mugabe ne devient paria de ces derniers qu'au début des années 2000, après une réforme agraire catastrophique. Les terres détenues par la minorité blanche sont redistribuées dans la violence aux Noirs, entraînant la fuite d'environ 4.000 fermiers. Les nouveaux propriétaires ne connaissent pas l’agriculture et mènent le pays à la misère. « Cette réforme a été suicidaire. Robert Mugabe a sacrifié son agriculture florissante. Mais son image de résistant à la puissance anglo-saxonne et son contrôle de la force régalienne l’ont maintenu au pouvoir », commente le chercheur.

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Réélu président grâce à des fraudes en 2002, Robert Mugabe décide l’année suivante de quitter l’organisation du Commonwealth après des sanctions. Le pays s’enfonce dans la crise. En 2008, Robert Mugabe perd le premier tour de l’élection présidentielle, au profit de Morgan Tsvangirai, le chef de l’opposition. Mais après de graves violences, Morgan Tsvangirai se retire et Robert Mugabe garde la présidence.

« Je suis mort et ressuscité »

Toujours auréolé de son passé héroïque, Robert Mugabe préside en 2015-2016 l’Union africaine. Cette même année, les Zimbabwéens manifestent durant l’été mais sont durement réprimés. Le nonagénaire ne peut plus cacher son âge et sa fatigue alors que le pays change. « La population du Zimbabwe est très jeune et l’apartheid ne parle plus à cette génération », souligne Philippe Hugon. Les officiers qui prennent le pouvoir ces derniers jours - une première - refusent cependant de viser l’ancien héros, affirmant poursuivre les « criminels de son entourage ». Ils ciblent ici l’épouse de Robert Mugabe, Grace, 52 ans, qui se distingue par ses ambitions présidentielles.

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Après trente-huit ans de pouvoir, le plus vieux chef d’Etat du monde fait de la résistance. « L’armée peut conclure son coup d’Etat au Zimbabwe, ou permettre la tenue d’élections libres avec des opposants légitimes. Et il ne faudrait pas oublier que le futur du pays est lié à celui du grand frère qu’est l’Afrique du sud, présidé par Jacob Zuma [aujourd’hui fragilisé] », rappelle Philippe Hugon. Robert Mugabe résistera-t-il encore? En 2012, pour ses 88 ans, « le lion » donnait une réponse à la radio d’Etat : « Je suis mort plusieurs fois. C’est là que j’ai battu le Christ. Le Christ est mort et ressuscité une seule fois. Je suis mort et ressuscité et je ne sais combien de fois je vais mourir et ressusciter. »