Saad Hariri, Premier ministre libanais dans l’ombre du père

LIBAN Le chef du gouvernement libanais, démissionnaire, a été propulsé en politique à la mort de son père Rafiq…

Olivier Philippe-Viela

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À Beyrouth, le 9 novembre, des Libanais affichent une photo du premier ministre Hariri avec la mention
À Beyrouth, le 9 novembre, des Libanais affichent une photo du premier ministre Hariri avec la mention — Hussein Malla/AP/SIPA

Cette fois, ce n’est qu’un passage. Saad Hariri ne restera pas en France, où le chef du gouvernement libanais est arrivé ce samedi depuis Ryad (Arabie saoudite), afin de rencontrer Emmanuel Macron et de tenter de désamorcer la crise née de sa démission surprise le 4 novembre.

« Je me rendrai à Beyrouth dans les jours prochains. Je participerai à la célébration de notre indépendance [le 22 novembre] et c’est là-bas que je ferai savoir ma position sur tous les sujets après m’être entretenu avec le président Michel Aoun », a-t-il déclaré sur le perron de l’Elysée.

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Jacques Chirac logé par la famille Hariri

Ce détour par Paris fait sens dans le parcours de Saad Hariri, 47 ans. Entre 2011 et 2014, l’homme d’affaires avait vécu un exil forcé du Liban, et s’était installé en France, où sa famille possède une résidence dans la capitale.

C’est aussi le prolongement des excellents liens entretenus par son père Rafiq avec la France, et notamment Jacques Chirac, qui a logé pendant huit ans après son départ de l’Elysée dans le vaste appartement (396m2) quai Voltaire à Paris, acquis en 2001 par le Premier ministre libanais de l’époque.

Jacques Chirac recevant Saad Hariri le 2 mai 2007, quelques jours avant son départ de l'Elysée.
Jacques Chirac recevant Saad Hariri le 2 mai 2007, quelques jours avant son départ de l'Elysée. - BENOIT TESSIER/AP/SIPA

« Les relations entre Hariri père et les responsables français étaient très chaleureuses. Jacques Chirac était un ami personnel, qu’il a fait intervenir à plusieurs reprises dans des crises et situations problématiques dans la région. Hariri fils a essayé de maintenir cette tradition mais il n’y a plus les liens personnels que son père entretenait. Maintenant, il est important pour lui d’avoir toujours cette option lui permettant d’être soutenu, voire sauvé par Paris », explique Ziad Majed, politologue libanais enseignant à l’université américaine de Paris.

Une fortune d’1,1 milliard de dollars

Rafiq Hariri a dirigé cinq gouvernements, entre 1992 et 2004. « Le père avait une envergure comme rarement un leader libanais en a eu », témoigne Pascal Monin, professeur libanais de sciences politiques et de relations internationales à l’Université Sainte-Joseph de Beyrouth. « C’était un ami de responsables importants, au Moyen-Orient mais aussi dans le reste du monde », abonde Ziad Majed.

Ce dernier possédait la double nationalité saoudienne et libanaise, c’est également le cas de Saad, né à Riyad en 1970. Au temps où Rafiq Hariri se concentrait sur son rôle politique au Liban, des années 1990 à son assassinat, le fils avait repris la tête de Saoudi Oger, l’entreprise de construction saoudienne fondée en 1978 par son père. Il en a hérité d’ailleurs une fortune personnelle estimée par Forbes en 2016  à 1,1 milliard de dollars, dont plusieurs luxueuses résidences à Paris donc, mais aussi en Suisse et en Arabie saoudite, à Riyad et Djeddah.

« N’importe qui devant succéder à Rafiq Hariri aurait eu du mal à prendre la suite »

À la mort de Rafiq Hariri, tué dans un attentat à la bombe le 14 février 2005, c’est d’abord Bahaa, son fils aîné, qui est propulsé sur le devant de la scène, une semaine durant. Mais l’Arabie saoudite choisit très vite Saad, moins turbulent que son frère, pour prendre le relais de leader sunnite du Liban que tenait son père.

Saad Hariri, le 14 février 2011, lors d'une cérémonie en hommage à son père Rafiq.
Saad Hariri, le 14 février 2011, lors d'une cérémonie en hommage à son père Rafiq. - KOKA/CHINE NOUVELLE/SIPA

Ziad Majed se rappelle qu’« il a dû découvrir ce que veut dire la politique libanaise, dans un contexte tragique, la mort d’un père ». « N’importe qui devant succéder à Rafiq Hariri aurait eu du mal à prendre la suite d’une telle personnalité. Le parachutage de Saad Hariri en tant que nouveau leader sunnite avait été difficile. Les premiers pas étaient hésitants : pour preuve, ce n’est pas lui qui avait repris le poste de Premier ministre, mais un proche de la famille », explique Pascal Monin.

Leader sunnite contrarié

Dans la foulée de la mort de Rafiq Hariri, en 2005, le Liban se déchire au cours de la Révolution du Cèdre entre partisans et opposants à l’influence syrienne, dans un pays où l’appartenance confessionnelle articule la vie politique. Saad Hariri, musulman sunnite, devient alors la figure principale du courant adversaire de l’hégémonie syrienne.

Par manque d’expérience, il doit laisser la place de chef de l’exécutif à l’ami d’enfance de son père Fouad Siniora, chargé de former un nouveau gouvernement à l’été 2005. « Mais il a quand même su diriger son camp à deux victoires électorales en 2005 et 2009, dans un contexte très chargé de pressions sécuritaires et de menaces du régime syrien », souligne Ziyad Majed.

Exil puis retour puis démission forcée

Car il deviendra finalement Premier ministre quatre ans plus tard. « C’était une grande victoire politique, mais la formation du gouvernement a pris des mois. Il a dû aller à Damas, ce qui a été critiqué par une partie de son camp, afin de négocier avec les Iraniens et le Hezbollah pour monter un gouvernement », précise le politologue libanais.

En 2011, tout s’écroule. Face à la montée des printemps arabes et la crainte de la part de l’Iran chiite d’une extension de la révolution à la Syrie alliée, le gouvernement est sabordé. Hariri, jugé comme son père trop proche des Saoudiens, est contraint à l’exil. Il rentre au pays en héros national trois ans plus tard, à l’été 2014 : le siège de président (réservée par la Constitution à un chrétien maronite) est vacant et Daech menace le Liban.

Dans les rues de Beyrouth, on tire au canon pour fêter le retour du fils Hariri : « L’exil avait été vécu comme une humiliation. Il avait été contraint de démissionner, il ne pouvait pas rentrer. Son retour, pour ses soutiens, montrait qu’il y avait toujours une voix sunnite modérée face à la montée de Daech et la situation en Syrie », décrit Ziad Majed.

« Sans tout à fait remplir le siège qu’occupait son père »

Politiquement, le véritable retour se fait à l’automne 2016, quand il parvient à un accord avec son opposant, le chrétien maronite Michel Aoun, pour former un duo président-premier ministre. Avant un nouveau retournement de situation : sa démission surprise annoncée le 4 novembre 2017, demandée par le pouvoir saoudien.

Pascal Monin décrit le choc de l’annonce : « Il y a eu un élan de solidarité et d’affection rare autour de lui au Liban. Aujourd’hui, vous circulez dans les rues libanaises, pas seulement à Beyrouth, vous verrez des portraits du premier ministre dans les rues, sunnites ou non sunnites ».

Ziad Majed résume le personnage : « L’homme politique est parfois vu comme portant un costume trop large, entièrement sous influence saoudienne, incapable d’avoir une marge de manœuvre vis-à-vis de la famille royale comme savait le faire son père. Ceux qui le soutiennent au Liban voient en lui un homme modéré capable de gagner des élections mais aussi de faire des compromis avec les autres communautés. Avec le temps, il s’est imposé comme un leader de la scène politique libanaise, mais sans tout à fait remplir le siège qu’occupait son père ».