Catalogne: La crise peut-elle se répéter ailleurs en Europe?

INDEPENDANTISME Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la gouvernance territoriale en Europe, répond à « 20 Minutes »...

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Des manifestants en faveur de l'indépendance de la Catalogne
Des manifestants en faveur de l'indépendance de la Catalogne — PINEDA DE MAR, ESPAGNE
  • A la crise en Catalogne se sont ajoutés ce week-end deux référendums dans les régions italiennes de Lombardie et de Vénétie, dans lesquelles les populations se sont majoritairement prononcées pour plus d’autonomie.
  • Pour Romain Pasquier, toutefois, la situation en Catalogne et les désirs d’autonomie en Vénétie et Lombardie ne sont pas à mettre sur le même plan et rien ne dit que les partis indépendantistes européens sortent grandis, ni que l’Europe va vers plus de fédéralisme.

La semaine s’annonce décisive en Espagne, où les indépendantistes catalans et le gouvernement de Mariano Rajoy sont enlisés dans la plus crise politique du pays depuis qu’il a renoué avec la démocratie en 1977.

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Les premiers menacent toujours de déclarer unilatéralement l’indépendance de leur région tandis que Madrid soumettra vendredi, au vote du Sénat, la mise en œuvre de l’article 155 de la constitution espagnole suspendant l’autonomie de la Catalogne.

Cette crise peut-elle se répéter ailleurs en Europe ? Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS et professeur à Science Po Rennes, spécialiste de la gouvernance territoriale en Europe, répond à nos questions.

La crise politique en cours Barcelone et Madrid pourrait-elle se passer ailleurs en Europe ?

Il y a quelques régions en effet où une telle situation serait possible. C’est le cas de l’Ecosse, où un premier référendum d’indépendance a été organisé en septembre 2014 [victoire du non avec 55 % des voix], et en Flandre, où les tensions sont toujours très fortes sur l’avenir de l’État belge. J’ajoute aussi le Pays basque espagnol, car même si les velléités d’indépendance se sont affaiblies ces dernières années, la région garde un fort potentiel de régionalisme. En Europe centrale et de l’est, en revanche, il n’y a pas de partis éthno-régionalistes ou alors ils sont faibles. Il y en a eu en Bulgarie et en Roumanie, mais ils n’ont jamais réussi à avoir autant d’aura que les indépendantistes catalans ou que le Scottish national party.

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Et en France ?

En Bretagne, le régionalisme transparaît plus aujourd’hui à travers des mouvements sociaux, comme celui des bonnets rouges, plus que dans un mouvement politique qui revendiquerait l’indépendance de la région. En Corse, c’est plus structuré politiquement. Le régionalisme et le nationalisme se sont alliés pour gagner des villes [ Bastia en 2015], des sièges au parlement aux dernières législatives ou même obtenir la fusion des départements de la Haute-Corse et de la Corse du Sud [prévue pour 2018]. Il faut enfin regarder l’Outre-Mer, du côté notamment de la Nouvelle-Calédonie et de l’Outre-Mer, qui bénéficient d’une autonomie élargie. L’État français n’y exerce plus que des fonctions régaliennes et accorde les pouvoirs législatifs aux assemblées calédoniennes et polynésiennes.

Les partis régionalistes en Europe se frottent-ils les mains avec ce qui se passe en Catalogne ?

Ils suivent forcément la situation de près et sont sans doute très curieux de savoir jusqu’où peut aller l’indépendantisme en Catalogne. Se frottent-ils les mains ? Ce n’est pas sûr. La situation en Catalogne montre bien aussi le retour de bâton auquel on s’expose lorsqu’on demande son indépendance. Il y a eu des affrontements avec la police, des entreprises ont transféré leurs sièges sociaux en dehors de la Catalogne… Rien ne dit que les partis régionalistes en Europe sortent grandis de cette crise. Leurs propres opinions publiques peuvent très bien dire : « Avez-vous vu ce qui se passe en Catalogne ? Nous ne voulons pas la même chose chez nous ».

Qu’est-ce qui expliquent les désirs d’indépendances en Europe ? A-t-on affaire à chaque fois à une région riche qui veut se séparer de l’État central pour des raisons économiques ?

Ce n’est pas qu’une question économique, sinon le Grand Londres ou l’Ile-de-France seraient indépendantes depuis longtemps. Il est vrai que le régionalisme concerne parfois des régions riches, mais s’ajoutent à cela des revendications culturelles, linguistiques. Une part significative des populations dans ces territoires pensent qu’ils ont un destin politique séparé du reste de l’État dont ils font partie. Il y a une part d’émotionnel là-dedans. Leur émotion en politique, pour un certain nombre de ces populations, ce n’est plus la Belgique ou l’Espagne, mais la Flandre ou la Catalogne.

Les négociations qui commencent entre la Vénétie, Lombardie et Rome, plus apaisées pour l’instant, peuvent-elles servir d’exemple à Madrid et à Barcelone ?

C’est difficilement comparable. En Vénétie et la Lombardie, qui disposent aujourd’hui de peu de compétences, les populations se sont exprimées ce week-end pour une plus grande autonomie, notamment financière. Mais ils ne remettent pas en cause l’unité italienne. Surtout, le référendum qui a été organisé ce week-end n’est que consultatif pour engager une discussion. Rien ne dit encore que Rome cédera aux demandes. Ce n’est que le premier acte. En Catalogne, les tensions actuelles résultent d’ un échec de plusieurs années du dialogue politique et de promesses non tenues.

Qu’est-ce que craignent le plus les États centraux dans les désirs d’indépendance de certaines de leurs régions ? La baisse de leurs recettes ou l’effet domino ?

Les deux. Plus vous laissez des régions riches avoir des libertés fiscales, moins vous maîtrisez l’ensemble de la politique publique. Des recettes financières peuvent vous échapper. Et puis un Etat est une organisation politique. Voir une partie de son territoire s’éloigner, faire sécession, est un aveu d’échec considérable. Le pays basque espagnol aune très grande liberté fiscale puisque la région collecte elle-même les impôts et reverse une quote-part à Madrid [au titre des dépenses de l’État central – infrastructures, défense…]. Mais ce régime particulier remonte à très longtemps et n’a jamais été remis en question par l’État central, même sous Franco. Si Madrid accordait les mêmes faveurs à la Catalogne, plus puissante économiquement, le manque à gagner serait bien plus important pour l’Espagne. Mais au-delà des questions financières, il y a aussi des questions politiques. Un Etat se définit en partie par son territoire. Voir une partie de celui-ci s’éloigner ou faire sécession est un aveu d’échec considérable.

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Va-t-on tout de même vers plus de fédéralisme aujourd’hui en Europe ?

Les directions prises par les pays sont finalement contradictoires. Certains pays vont vers plus de fédéralisme en effet. Certains États vont vers plus de fédéralisme en effet. Ils prennent conscience que les questions d’identité culturelle sont de plus ne plus importante pour une part croissante de leur population. La mondialisation pousse aussi à accorder plus d’autonomies aux régions pour gagner de la souplesse face à des conjonctures économiques changeantes, ou mieux renforcer des filières économiques locales. A l‘inverse, d’autres Etats européens restent très centralisés. En Europe centrale et de l’Est, mais aussi finalement en France où la politique actuelle est peu favorable à la décentralisation.