VIDEO. A Llívia, enclave espagnole en France, on plébiscite l’indépendance de la Catalogne

REPORTAGE La Catalogne s’apprête à organiser dimanche un référendum d’autodétermination, que le gouvernement espagnol cherche à interdire. Dans l’enclave de Llívia, le résultat ne fait guère de doutes…

Nicolas Stival

— 

Des passants aux couleurs de la Catalogne près de la mairie de Llívia, enclave espagnole dans les Pyrénées françaises, le 23 septembre 2017.
Des passants aux couleurs de la Catalogne près de la mairie de Llívia, enclave espagnole dans les Pyrénées françaises, le 23 septembre 2017. — R. Roig / AFP
  • Malgré les menaces de Madrid, le maire de Llívia a maintenu la consultation de dimanche, comme la plupart de ses homologues catalans.
  • Pour la plupart des habitants de la petite cité enchâssée dans les Pyrénées françaises, la rupture avec l’Espagne est consommée.

Avant ce week-end, Llívia revendiquait déjà la plus vieille pharmacie d’Europe, créée au XVIe siècle. Depuis samedi soir, la cité espagnole enclavée dans les Pyrénées-Orientales attend de figurer dans le Guinness Book, pour un record bien plus politique.

Quelque 82.000 bougies posées sur le stade de cette petite ville de 1.500 habitants ont éclairé le ciel de Cerdagne afin de former l’estelada, le drapeau des indépendantistes catalans.

Deux jours plus tard, Llívia avait retrouvé sa quiétude, avant d’être noyée dans l’après-midi sous un violent orage de grêle. Dimanche aussi, il y aura de l’électricité dans l’air, ici comme dans l’ensemble de la Catalogne du sud, de l’autre côté de la frontière franco-espagnole.

>> A lire aussi : Euro 2016: Bienvenue à Llívia, l’enclave espagnole en France où l’on ne supporte pas l'Espagne

Car le pouvoir central, à Madrid, juge illégal le référendum d’autodétermination organisé par le gouvernement de Barcelone et fait tout pour s’y opposer, jusqu’à la saisie du matériel de vote et même à des arrestations de dirigeants catalans.

« Je suis née sous Franco, et ces actions me font penser à cette période, lance Mme Mondelo, marchande de journaux au centre-ville, qui donne simplement son nom de famille. Cela me surprend que l’on nous empêche de voter dans un pays dit démocratique. » La quadragénaire a fait partie des nombreux bénévoles de Llívia, de sa voisine Puigcerda ou d’autres communes des environs, qui ont préparé puis illuminé l’estelada samedi. « Et pourtant, il y a encore huit ou dix ans, je n’étais pas indépendantiste », assure-t-elle.

L'enclave espagnole de Llívia, en France.
L'enclave espagnole de Llívia, en France. - Google Maps

Mais alors, d’où vient ce basculement, qui ne tient pas seulement à une volonté de défendre une langue et une culture ? Tous âges confondus, les (très nombreux) partisans du oui croisés dans ce fief catalaniste, perché à plus de 1.200 mètres d’altitude, évoquent le comportement du gouvernement espagnol. Obnubilé par la violente crise économique qui a frappé le pays à partir de 2008, Madrid aurait négligé les aspirations de l’une de ses régions les plus riches.

La politique de redistribution dénoncée

Autre grief partagé, étroitement lié au premier : le sentiment de beaucoup aider des zones moins prospères du pays, sans recevoir assez en retour. « Je n’ai rien contre la solidarité avec l’Andalousie ou l’Estrémadure, reprend Mme Mondelo. Mais on paie plus que les autres pour moins de services. »

Elies Nova, maire de Llívia et partisan de l'indépendance de la Catalogne, le 25 septembre 2017.
Elies Nova, maire de Llívia et partisan de l'indépendance de la Catalogne, le 25 septembre 2017. - N. Stival / 20 Minutes

Elies Nova n’a pas attendu la dernière décennie pour basculer dans le camp de la Catalogne libre. « A 17 ans, je collais déjà des affiches pour Esquerra Republica de Catalunya », sourit ce géomètre de profession. Près de 37 ans plus tard, le maire de Llívia milite toujours dans ce parti indépendantiste de la gauche républicaine.

Nous sommes environ 760 maires [sur un total de 948] à avoir maintenu le référendum. J’espère qu’on pourra arriver à voter, que beaucoup de monde viendra et que le oui l’emportera. Mais quoi qu’il arrive dimanche, la Catalogne et même toute l’Espagne ont déjà gagné. Une nouvelle ère va commencer et Mariano Rajoy (le Premier ministre espagnol de droite, membre du Parti populaire) est « caput ». Il y a eu des choses impardonnables, tous les droits de la population ont été bafoués.

Elies Nova assure ne pas redouter la justice de Madrid, qui menace les maires d’arrestation s’ils installent des urnes dimanche : « C’est la propagande de la peur. » A Llívia, l’édile joue sur du velours. L’enclave, qui échappe à la tutelle française en vertu des traités des Pyrénées de 1659 puis de Bayonne de 1866, est réputée pour sa ferveur indépendantiste. Une fièvre illustrée par les innombrables esteladas et les appels à voter « oui » au référendum affichés un peu partout en ville.

Une banderole en faveur du «oui» au référendum d'autodétermination de la Catalogne, le 25 septembre 2017 à l'entrée de la ville.
Une banderole en faveur du «oui» au référendum d'autodétermination de la Catalogne, le 25 septembre 2017 à l'entrée de la ville. - N. Stival / 20 Minutes

Les adversaires de l’indépendance se font discrets

« Des partisans du "non" ? Ici, il n’y en a pas beaucoup », indique Elies Nova. Au fil de nos pérégrinations dans les artères bordées de jolies maisons en pierre, quelques habitants ont certes refusé de se prononcer. Mais effectivement, aucun n’a affirmé son opposition à l’indépendance. « Je n’en connais pas, ou alors ils ne me le disent pas », lâche Xavi Fabrega (58 ans, et naturellement fan du Barça comme il est de coutume à Llívia), qui se définit « citoyen catalan ».

Une affiche en faveur du «oui» au référendum d'autodétermination de la Catalogne et l'estelada, le drapeau indépendantiste catalan, le 25 septembre 2017 à Llívia.
Une affiche en faveur du «oui» au référendum d'autodétermination de la Catalogne et l'estelada, le drapeau indépendantiste catalan, le 25 septembre 2017 à Llívia. - N. Stival / 20 Minutes

Enfin si, on a trouvé une partisane de l’Espagne unie, lundi en début d’après-midi, au sortir d’un restaurant. Mais elle habite Barcelone. Aida Molina a profité du lundi de la Mercè, jour férié dans la capitale catalane, pour « monter » dans les Pyrénées en famille.

« Je suis favorable à ce que le gouvernement de Madrid fasse davantage de concessions, notamment sur le plan économique, assure cette trentenaire, maman de deux enfants de cinq et sept ans. Mais pour moi, le référendum n’est pas légal. La Catalogne doit rester espagnole. Je suis originaire d’Andalousie et j’habite Barcelone depuis huit ans. Mais mon mari, qui est catalan d’origine, pense comme moi. »

Et ses amis ? « On évite de parler du sujet », reconnaît la jeune femme, qui affirme ressentir « de la peur et de la peine ». Que va-t-il se passer lundi, si la consultation a bien lieu la veille et donne le « oui » gagnant ? « Les négociations de sortie se tiendront entre Madrid et Barcelone, détaille Elies Nova. Il faudra parler de tout, comme du partage de la dette publique. Il y aura peut-être dix ans de transition difficile, avec de graves problèmes. Mais il faut en passer par là. » Dans une ville qui revendique 5.000 ans d’histoire, on n’est pas à une décennie près.