Référendum en Catalogne: «Rajoy après avoir temporisé pendant trois ans semble adopter la manière forte»

INTERVIEW Manuelle Peloille, professeure à l'université d'Angers, directrice de la revue «Cahiers de civilisation espagnole contemporaine», revient sur la situation en Catalogne…

Propos recueillis par A.-L.B.

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Des milliers de Catalans sont descendus dans la rue pour demander le référendum sur l'indépendance de la région, le 20 septembre 2017 à Barcelone
Des milliers de Catalans sont descendus dans la rue pour demander le référendum sur l'indépendance de la région, le 20 septembre 2017 à Barcelone — NICOLAS CARVALHO OCHOA/SIPA

Tensions en Espagne à propos de la Catalogne, à propos du projet de référendum d’autodétermination lancé unilatéralement par l’exécutif séparatiste de Catalogne et prévu pour le 1er octobre. Les 7,5 millions d’habitants de cette région sont invités à choisir si, oui ou non, ils souhaitent que la Catalogne devienne une république indépendante.

A l’approche du vote, Madrid souhaite empêcher la tenue de ce scrutin jugé illégal par la Cour constitutionnelle. Mercredi, le gouvernement de Mariano Rajoy a suspendu son versement de 1,4 milliard d’euros à la Généralité, au titre du système de financement des régions autonomes. Dans la rue, des milliers de personnes manifestent pour que ce référendum se tienne. Retour sur cette situation politique avec l’hispaniste Manuelle Peloille, professeure à l’université d’Angers,  directrice de la revue Cahiers de civilisation espagnole contemporaine

Comment expliquer cette situation entre le gouvernement de Mariano Rajoy et les indépendantistes qui dirigent la Catalogne ?

Tout d’abord, rappelons qu’il ne faut pas projeter le modèle français sur l’Espagne et ses régions. Il y a une longue tradition d’oppositions frontales et de négociations entre les gouvernants et les provinces. Ensuite, la question de la Catalogne n’est pas récente : son projet d’autonomie, mais pas forcément de séparation, prend racine en 1892 [Bases de Manresa]. Et il y a eu deux proclamations unilatérales de la république catalane par Francesc Macia [chef de la Gauche républicaine catalane] en 1925, sous la dictature militaire puis de Luis Companys en 1934 en même temps que la commune asturienne. 

Cela ne s’est pas bien passé, la répression a été violente… Après la mort de Franco [en 1975], les séparatistes catalans ont pensé la démocratie dès le début des années 1980 comme une étape vers l’indépendance. Cette question de l’autonomie puis de l’indépendance n’est donc pas nouvelle, et elle est revenue en 2006 avec le nouveau statut d’autonomie, puis en 2014 avec la demande de référendum.

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La situation semble radicalisée. Est-on face à une rupture ?

Je vais nuancer. Entre les discours sur les réseaux sociaux et certains reportages où l’on voit en gros plan les manifestants, la vision peut être déformée. S’il y a aujourd’hui des milliers de personnes dans la rue, cela n’a rien à voir avec les plusieurs centaines de milliers de personnes qui ont défilé en 2012, ou la chaîne humaine [de 400 kilomètres et au nom d’une Catalogne indépendante] en 2013. Mais oui, il y a des radicalités des deux côtés, et oui, la situation est tendue. Le gouvernement de Mariano Rajoy après avoir voulu temporiser, semble aujourd’hui utiliser la manière forte qui a ses limites. Sauf qu’aujourd’hui sa position me laisse perplexe, car après avoir joué la montre, son gouvernement semble acculé. Accorder plus d’autonomie à la Catalogne n’est plus possible à moins d’accepter la sécession.

Les Catalans sont-ils, dans leur ensemble, pour l’indépendance ?

Selon des sondages publiés, les Catalans ne semblent pas dans leur ensemble pour l’indépendance. Il y a des liens familiaux, économiques, culturels très forts entre la Catalogne et le reste de l’Espagne.

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Comment analysez-vous les réactions des pays européens à propos de la Catalogne ?

Les pays comme l’Allemagne ou l’Italie ne voient pas d’un bon œil la revendication indépendantiste en Catalogne. Ni Angela Merkel, qui est bismarckienne , ni Paolo Gentiloni, ne veulent de Bavière ou de Lombardie indépendantes. Pour eux, c’est jouer avec le feu, comme avec la fin de la Yougoslavie. C’est pourquoi ils ne soutiennent pas cette vision de l’Europe des régions, poussée par les Catalans depuis les années 1960, car il pourrait s’ensuivre un démembrement des Etats nations.