VIDEOS. Birmanie: Six questions pour mieux comprendre la tragédie des Rohingyas, victimes de nettoyage ethnique

CONFLIT Près de 400.000 Rohingyas auraient fui la Birmanie depuis le 25 août dernier, pour échapper aux militaires qui les pourchassent…

T.C.

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Des réfugiés Rohingyas marchent dans des champs de riz après avoir franchi la frontière avec le Bangladesh.
Des réfugiés Rohingyas marchent dans des champs de riz après avoir franchi la frontière avec le Bangladesh. — Bernat Armangue/AP/SIPA
  • Les Rohingyas, musulmans, constituent l’une des minorités de Birmanie, à majorité bouddhistes.
  • Depuis des décennies, ils sont victimes de discriminations au point d’être considérés par l’ONU comme l’une des minorités les plus persécutées au monde.
  • Une nouvelle vague de tensions entre musulmans et bouddhistes, commencée le 25 août dernier, aggrave leur situation.

Ils seraient, selon l’ONU, près de 400.000 à avoir fui la Birmanie. Les Rohingyas, une minorité musulmane vivant dans l’ouest du pays, font l’objet de persécutions depuis plusieurs décennies dans ce pays à majorité bouddhiste. Depuis le 25 août dernier, la situation a empiré après que de violents combats ont éclaté entre des rebelles rohingyas et l’armée birmane. 20 Minutes a interrogé Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’ Iris et spécialiste des enjeux politiques et sécuritaires en Asie du Nord-est afin de mieux comprendre la situation.

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Qui sont les Rohingyas ?

« Rohingya signifie musulman de l’Arakan, du nom de la province dans laquelle ils se trouvent. Ce n’est donc pas une ethnie au même titre que les Bamars, l’ethnie dominante qui représente les deux tiers de la population du pays », explique à 20 Minutes Barthélémy Courmont.

Les Rohingya sont constitués, dit-il, « de personnes qui vivent sur place depuis le IXe siècle et d’autres populations qui, au contraire, sont arrivées beaucoup plus tardivement, notamment au XIXe siècle, époque de la colonisation britannique, en provenance du Bangladesh ». Ils seraient près d’un million dans le pays, selon certaines estimations. Mais, souligne Barthélémy Courmont, il est difficile de donner un chiffre précis car aucun recensement officiel n’est réalisé.

Pourquoi sont-ils mis de côté en Birmanie ?

Les persécutions ont commencé depuis environ soixante-dix ans, c’est-à-dire depuis l’indépendance de la Birmanie, au lendemain de la seconde guerre mondiale. « Elles s’expliquent par un ressenti très fort des Bamars, à majorité bouddhiste, qui constituent le principal groupe ethnique et religieux en Birmanie. Ces derniers n’acceptent pas cette population qui est apparue beaucoup plus tardivement et dont les membres sont considérés comme des intrus et des immigrés », remarque Barthélémy Courmon.

Une loi, adoptée en 1982 à l’époque de la junte militaire, « précise que la citoyenneté birmane n’est octroyée qu’aux populations présentes sur le territoire avant 1823, date de l’arrivée des colons britanniques », précise le directeur de recherche à l’Iris. « Les Rohingyas s’en sont ainsi vus privés par les autorités de la Junte, qui considèrent qu’il s’agit d’immigrés originaires du Bangladesh, sans tenir compte de ce creuset de population qui remonte à plus de 1.000 ans, poursuit-il. Ils sont ainsi d’une certaine manière des apatrides à l’intérieur de la Birmanie. »

Quelle est l’origine de la crise ?

Les troubles ont débuté le 25 août avec les attaques coordonnées de plusieurs dizaines de poste-frontières birmans par les rebelles de l’Arakan Rohingya Salvation Army, équipés de simples machettes et couteaux. Depuis, l’armée mène une campagne de répression. Elle affirme que près de 400 Rohingyas auraient été tués pendant les combats. L’ONU de son côté évoque le double de morts, des villages incendiés et des exactions.

« L’évaluation actuelle de la situation ne peut pas être entièrement réalisée, mais la situation semble être un exemple classique de nettoyage ethnique », a déclaré le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, à l’ouverture de la 36e session du Conseil à Genève. Près de 400.000 Rohingyas se sont réfugiés au Bangladesh depuis fin août. Et des milliers d’autres seraient toujours sur les routes.

Barthélémy Courmont affirme qu’il n’y a pas « de volonté de l’Etat birman de chasser les populations musulmanes du pays ». « Les Rohingyas ne sont pas les seuls musulmans qui vivent en Birmanie. Et les autres ne sont pas frappées de persécutions. Ce n’est pas un problème religieux. »

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Comment réagit la communauté internationale ?

Réuni ce mercredi, le Conseil de sécurité de l’ONU a réclamé mercredi à la Birmanie « des pas immédiats » pour faire cesser une « violence excessive » dans l’ouest du pays contre la minorité musulmane Rohingya fuyant en masse vers le Bangladesh. Ses membres « appellent le gouvernement birman à tenir ses engagements de faciliter l’aide humanitaire dans l’Etat Rakhine (aussi appelé Arakan) », dit une déclaration lue par le président tournant du Conseil, l’ambassadeur éthiopien Tekeda Alemu.

Peu avant, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, avait appelé la Birmanie à suspendre ses opérations militaires contre la minorité Rohingya, considérant que les autorités se livraient à un nettoyage ethnique. Enfin, le Parlement européen a demandé ce jeudi à l’armée birmane de « cesser immédiatement » ses violences contre les Rohingyas et interpellé la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi, agitant la menace de lui retirer le prix Sakharov pour les droits de l’homme qu’il lui avait décerné en 1990.

Faut-il critiquer l’attitude d’Aung Sang Suu Kyi ?

Aung San Suu Kyi, ex-dissidente et prix Nobel de la paix, est sous le feu des critiques à l’international pour sa position ambiguë sur le sort de cette minorité musulmane persécutée en Birmanie. Depuis le début du conflit, elle s’est peu exprimée. Lors de l’Assemblée générale de l’ONU de l’an dernier, elle s’était engagée à la tribune à défendre ses droits. « On lui fait un procès un petit peu rapide, estime Barthélémy Courmont.

Aung San Suu Kyi n’est que ministre des Affaires étrangères et « elle ne fait pas ce qu’elle veut ». En effet, elle n’a pas le droit de devenir cheffe de l’Etat car « une clause inscrite dans la Constitution indique que tout ressortissant birman qui a eu des enfants avec un étranger n’a pas le droit d’accéder à la présidence du pays », souligne Barthélémy Courmont. Or l’ancien Prix Nobel de la paix a eu deux enfants avec un Britannique.

Le directeur de recherche à l’Iris ajoute qu’Aung San Suu Kyi « contrôle très peu l’armée qui reste une entité extrêmement puissante en Birmanie ». « C’est son opposant numéro 1. Elle cherche à décrédibiliser Aung San Suu Kyi, espérant pourquoi pas revenir au pouvoir. En la critiquant, on l’affaiblit face à la junte. Or, si cette dernière revenait au pouvoir, elle traiterait la question des Rohingyas de façon extrêmement radicale. »

Quelle porte de sortie pour cette crise ?

« Il faut aider Aung San Suu Kyi, aider le pouvoir birman à trouver une solution qui lui permette de reprendre la main sur ce dossier. La communauté internationale doit lui faire confiance », estime Barthélémy Courmon, rappelant qu’elle s’est engagée « après l’arrivée au pouvoir de son parti, dans un vaste chantier de réconciliation nationale entre les différentes minorités de ce pays ». Néanmoins, il estime nécessaire de continuer à déplorer que « des actions ne soient pas entreprises plus rapidement ». « Mais elle n’en a pas les moyens toute seule. »