VIDEO. L’incarcération pour «terrorisme» du journaliste français Loup Bureau est jugée «très inquiétante»

TURQUIE L’interpellation et l’incarcération du journaliste Loup Bureau au sud-est de la Turquie met en lumière les conditions de travail intenables des reporters dans ce pays…

Helene Sergent

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Manifestation d'Amnesty Internation à Rome suite à l'interpellation en Turquie de plusieurs militants, dont Idil Eser, le directeur d'Amnesty en Turquie.
Manifestation d'Amnesty Internation à Rome suite à l'interpellation en Turquie de plusieurs militants, dont Idil Eser, le directeur d'Amnesty en Turquie. — FILIPPO MONTEFORTE / AFP
  • Âgé de 27 ans, Loup Bureau est actuellement incarcéré à Sirnak, au sud-est de la Turquie.
  • En cause, ses liens supposés avec des militants et soldats kurdes du PKK, considéré comme organisation terroriste par la Turquie et une partie de la communauté internationale.
  • Un an après la tentative de putsch ratée en Turquie, 130 journalistes sont toujours détenus dans les geôles du pays.

Sur la photo, Loup Bureau pose souriant et mains dans les poches sur le capot d’un pick-up. « En route pour serekanye », a-t-il écrit le 5 novembre 2013 sur son compte Twitter. C’est pour ce reportage au Kurdistan réalisé il y a plus de trois ans et diffusé sur la chaîne TV5Monde que le reporter aurait été interpellé par les autorités turques.

Placé en garde à vue pendant une semaine, il est désormais détenu depuis mardi 1er août dans une prison à Sirnak, ville située au sud-est du pays.

« La situation est très grave », souffle le responsable du bureau Europe de l’Est-Asie centrale de l’ONG Reporters sans frontières (RSF), Johann Bihr. « La différence entre Loup Bureau et le sort réservé aux deux précédents journalistes français arrêtés en Turquie [ Olivier Bertrand et Mathias Depardon] est fondamentale. Loup Bureau n’a pas été placé dans un centre de rétention et n’est pas inquiété sur des fondements administratifs. Il est en prison et est soupçonné d’activités terroristes, nous sommes extrêmement inquiets », précise le militant de RSF.

« Des bases grotesques »

« Aujourd’hui plus de 130 journalistes sont emprisonnés en Turquie sur des bases aussi grotesques rappelle Nicolas Krameyer, responsable du programme 'Libertés' d’Amnesty France, et en un an, 160 médias ont été fermés ». En 2015, le pays de Recep Tayyip Erdoğan trustait la 149e place (sur 180) dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières contre la 155e en 2017.

Une détérioration qui touche en priorité les journalistes turcs rappelle Johann Bihr : « Depuis l’instauration de l’état d’urgence après la tentative de putsch il y a un an, la culpabilité par association est quasi-systématique. Les journalistes amenés à travailler sur le PKK ou le YPG - considérés comme des organisations terroristes – sont eux-mêmes poursuivis pour terrorisme ».

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« Le début de la répression a commencé en juin 2013 avec le mouvement de Gezi et de la place Taksim. A l’époque, les internautes et activistes étaient particulièrement visés. Depuis la tentative de coup d’État, c’est toute position divergente avec celle du pouvoir -journalistes, magistrats, avocats- qui est muselée », analyse Nicolas Krameyer.

Des journalistes internationaux visés

Contacté par 20 Minutes, le Quai d’Orsay assure « suivre avec la plus grande attention la situation de notre compatriote détenu en Turquie » et être « en relation avec sa famille ». L’ambassade de France à Ankara serait également en contact avec les Turcs pour « exercer au plus vite la protection consulaire ». Un avocat turc, mandaté par Me Pradel l’avocat français de la famille de Loup Bureau serait en route pour son lieu de détention.

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La multiplication des arrestations visant des journalistes ou des militants étrangers tend peu à peu les relations diplomatiques entre la Turquie et les états des ressortissants visés. C’est le cas notamment de l’Allemagne qui a annoncé la « réorientation de sa politique » dans un communiqué très ferme après l’interpellation à Istanbul d’un militant des droits de l’homme.

En France, malgré la mobilisation des services diplomatiques, le chef de l’État Emmanuel Macron a mis près d’un mois à s’emparer du cas de Mathias Depardon, photojournaliste arrêté le 8 mai dernier. Régulièrement dénoncées par les instances de l’Union Européenne, les atteintes aux droits humains en Turquie peinent toutefois à mobiliser les dirigeants politiques. «  Le chantage aux migrants à l’égard des états européens continue de fonctionner, déplore Johann Birh. Dans le même temps, la Turquie est membre du Conseil de l’Europe… Le gouffre entre les engagements que cela implique et l’état des libertés individuelles dans le pays est immense ».