En Italie, les nostalgiques de Mussolini et du fascisme sont toujours là

POLITIQUE Une proposition de loi punissant la propagande fasciste est actuellement débattue au Parlement italien…

T.L.G.

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Buste de Mussolini à Predappio
Buste de Mussolini à Predappio — TIZIANA FABI / AFP

Sur la plage abandonnée, coquillages, crustacés, et… Benito Mussolini. Le journal La Repubblica s’est rendu sur la plage Punta Canna de Chioggia, en Italie. Un endroit ouvertement «  fasciste ». D’ailleurs, à l’entrée, un panneau annonce la couleur : « Zone antidémocratique et sous régime [fasciste]. Ne nous cassez pas les c… », rapporte le quotidien italien.

Le long des chemins, des inscriptions peu sympathiques et des affiches à la gloire du Duce. Le reportage a entraîné une intervention de la police. L’anecdote montre que la nostalgie des années mussoliniennes existe encore chez certains Italiens. Officiellement, pourtant, le fascisme et sa propagande sont interdits.

Une loi punissant la propagande fasciste divise le pays

« Depuis 1946, la loi interdit toute reconstitution d’un parti fasciste. Mais dans la réalité des faits, il s’est reconstitué politiquement d’abord dans le Mouvement social italien (MSI), lui-même dilué ensuite au début des années 1990 dans l’ Alliance nationale », rappelle Philippe Foro, maître de conférences à l’université Jean-Jaurès de Toulouse. « Le mot fasciste n’apparaissait pas, mais il rassemblait les nostalgiques de ce régime », poursuit le spécialiste de l’Italie fasciste et républicaine.

En pleine crise politique, le pays semble n’en avoir pas fini avec cette période. Une proposition de loi punissant la propagande est actuellement débattue en Italie. Elle oppose les défenseurs de la liberté d’opinion aux partisans de la lutte contre toute forme d’apologie du régime de Mussolini.

Le projet, qui complète deux textes déjà en vigueur (depuis 1952 et 1993), propose de punir désormais également les actes individuels : le salut fasciste, mais aussi la « production, la distribution ou la vente de symboles représentant des personnes ou des symboles », du fascisme ou du nazisme.

Un pèlerinage annuel dans le village natal de Mussolini

« Trouver des bustes, affiches ou fanions à l’effigie de Mussolini à Rome ou dans le reste de l’Italie, c’est assez facile. Cette loi vise à éradiquer cette pratique qui est aujourd’hui encore tolérée dans le pays », précise Philippe Foro.

« D’ailleurs dans son village natal de Predappio, où est enterré Mussolini et sa famille, vous pouvez acheter des souvenirs du régime. Et trois fois par an, des nostalgiques viennent se recueillir pour commémorer sa naissance, sa prise de pouvoir, et sa mort. » Le caveau du dirigeant italien accueillerait d’ailleurs 50.000 personnes par an.

En Italie, l’encombrant héritage de Benito Mussolini fait toujours recette

Pour lutter contre ce culte de Mussolini et « faire triompher la raison contre la nostalgie », le maire de la ville a avancé une idée : installer un Musée du fascisme dans sa commune. « Le projet a suscité des polémiques, car l’opinion de gauche n’arrive pas à imaginer Predappio autrement qu’un rassemblement de nostalgiques du Duce », indique Marie-Anne Matard-Bonucci, professeur à Paris 8 et spécialiste du fascisme et de l’antisémitisme.

Le sujet est longtemps resté tabou chez les historiens ou pour le pouvoir. « Il faut dénoncer les horreurs du fascisme, apporter une parole scientifique et objective sur ce régime », ajoute l’historienne, aussi membre du projet. Signe d’un changement des mentalités, le gouvernement Renzi avait affirmé vouloir participer financièrement.

Des admirateurs sur les réseaux sociaux

Le texte de loi débattu au Parlement italien prévoit également d'introduire une circonstance aggravante lorsque la propagande est véhiculée par Internet. Car les sites exaltant le souvenir du « ventennio » (les deux décennies du pouvoir) se multiplient. La page Facebook des jeunes fascistes italiens rassemble ainsi 87.000 adhérents, et celle nommée « être fasciste n’est pas un crime » plus de 50.000. Elles publient régulièrement des interventions publiques de plusieurs heures du leader italien, avec des commentaires souvent douteux (GIF aux chemises noires et bras tendus).

Groupe Facebook à la gloire de Mussolini «être fasciste n'est pas un crime».
Groupe Facebook à la gloire de Mussolini «être fasciste n'est pas un crime». - Facebook/Captured'écran

«Une sorte de fascination pour la virilité fasciste chez les plus jeunes»

« Les vingt ans de fascisme ont laissé des traces dans la société, le parti était partout », explique Philippe Foro. « Une partie des Italiens fait aujourd’hui son marché dans le fascisme. Ils estiment que les réalisations économiques ou sociales, par exemple, ont été positives, même si Mussolini s’est trompé en s’alliant avec l’Allemagne nazie. »

« Le régime a laissé des traces : la plupart des villes gardent l’empreinte du fascisme qui était aussi un régime bâtisseur, avec la construction de monuments et de routes notamment », ajoute Marie-Anne Matard-Bonucci.

Reste une étrange ignorance chez les plus jeunes. « Il y a une déperdition de la mémoire du fascisme, sur le côté raciste, liberticide et belliciste du régime. Cette ignorance entraîne un regard critique à l’égard de la démocratie, qui connaît en plus un échec sur le plan social », rappelle-t-elle.

Philippe Foro poursuit : « Il semble exister une sorte de fascination pour la virilité fasciste chez les plus jeunes, le désir d’un mouvement d’ordre, d’un Etat fort et respecté à l’international. Mais s’il existe une relative bienveillance à l’égard du Duce, il faut dire aussi que le pays reste majoritairement anti-fasciste. »

La médiatisation de la « plage fasciste » avait ainsi suscité la colère de citoyens et de plusieurs politiques. La justice avait demandé « le retrait immédiat de toute référence au fascisme ».