Génocide au Rwanda: Le rôle de l’État français pose toujours question

JUSTICE Deux nouvelles plaintes viennent d’être déposées…

Nicolas Raffin

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Le rôle de l'opération Turquoise de l'armée française au Rwanda en 1994 reste sujet à controverse.
Le rôle de l'opération Turquoise de l'armée française au Rwanda en 1994 reste sujet à controverse. — NICOLAS JOSE/SIPA
  • Le génocide des Tutsis du Rwanda a fait 800.000 victimes
  • La France aurait armé les responsables du génocide, même après l'embargo de l'ONU
  • Les archives restent inaccessibles

Près de 23 ans après le génocide au Rwanda, le rôle joué par la France pendant cette période pose toujours autant de questions. Selon franceinfo et Le Parisien, l’association Survie a décidé d’assigner l’État français en justice en se constituant partie civile. Une plainte « contre X » a été déposée ce mercredi à Paris, pour « complicité de génocide et complicité de crimes contre l’Humanité (…) commis par la France au Rwanda ».

La banque BNP Paribas est elle aussi visée par une autre plainte, plusieurs associations l’accusant d’avoir aidé au « financement de l’achat de 80 tonnes d’armes, ayant servi à la perpétration du génocide ». Joint par l'AFP, un porte-parole de la banque a expliqué qu '« à l'heure actuelle, nous ne disposons pas des éléments suffisants pour être en mesure de commenter [la plainte] ». 

Ce n’est pas la première fois que la responsabilité de la France est pointée du doigt. Il y a neuf mois, une première plainte de Survie « contre X » avait été classée sans suite. En novembre 2016, le Rwanda avait décidé à son tour d’ouvrir une enquête en mettant en cause une vingtaine de responsables politiques français de l’époque. En 2008, une première commission d’enquête rwandaise les avait déjà mis en cause.

« Pour l’instant il n’y a que le silence »

Malgré ces enquêtes à répétition, une interrogation demeure : la France a-t-elle violé l’embargo de l’ONU en fournissant des armes aux génocidaires après le 17 mai 1994 ? Selon un article de la revue XXI publié mercredi, la réponse est oui. L’auteur de l’article, le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, se base sur un témoignage d’un haut fonctionnaire qui aurait consulté un ordre de réarmement signé par Hubert Védrine, alors secrétaire général de l’Elysée.

En 2014, Hubert Védrine avait d’ailleurs implicitement reconnu les livraisons d’armes devant une commission d’enquête (voir la vidéo de l'audition à partir de 1h10), tout en assurant que « ça n’[avait] rien à voir avec le génocide », et sans préciser la date de fin des livraisons (avant ou après l'embargo). Ce jeudi midi, Guillaume Ancel, un militaire ayant participé à l'opération Turquoise au Rwanda en 1994, a affirmé que des livraisons d'armes avaient bien eu lieu après l'embargo de l'ONU

Interrogé par 20 Minutes, Patrick de Saint-Exupéry déplore « le silence du monde politique sur ce sujet depuis 23 ans » . Il poursuit : « Cela fait 23 ans que je cherche à comprendre pourquoi l’Elysée a suivi cette politique, mais pour l’instant il n’y a que le silence. »

Les archives bientôt ouvertes ? 

Symbole de cette réticence à faire la transparence sur le rôle de l’État : l’accès aux archives. En 2015, l’Elysée avait pourtant annoncé la déclassification des archives de la présidence portant sur la période 1990-1995. Mais un an plus tard, François Graner, un chercheur, se voit refuser la consultation des documents. Selon Patrick de Saint-Exupéry cité par Le Monde, le blocage est dû à la présence de « documents extrêmement compromettants » pour les responsables de l’époque.

Pour Thomas Borel, porte-parole de l'association Survie, connaître l'histoire est extrêmement important. « Le premier enjeu est mémoriel, c’est un devoir vis-à-vis des victimes, explique-t-il. Le deuxième enjeu, c'est de pouvoir comprendre les dysfonctionnements de la Ve République, puisque les institutions n’ont pas bougé depuis 1994. On veut empêcher que les mêmes décisions puissent se reproduire, et notamment le fait que la politique étrangère du président de la République ne soit absolument pas contrôlée par le Parlement. »