Attentats de Téhéran: «Daesh a voulu faire tomber les symboles de l'Iran»

INTERVIEW Amélie Chelly, chercheuse associée au Centre d’analyse et d’intervention sociologique (Cadis, EHESS-CNRS), spécialiste de l’Iran et auteure de Iran, autopsie du chiisme politique (éd. du Cerf), analyse pour « 20 Minutes » les enjeux du double attentat de Téhéran qui a fait 17 morts et des dizaines de blessés…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Un policier iranien de garde devant le Parlement à Téhéran, le 7 juin 2017.
Un policier iranien de garde devant le Parlement à Téhéran, le 7 juin 2017. — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • Mercredi, un double attentat à Téhéran a coûté la vie à 17 personnes et fait des dizaines de blessés
  • Pour la première fois, le groupe Etat islamique a revendiqué des attaques sur le sol iranien
  • Les gardiens de la révolution accusent Ryad et Washington d’être responsables de ces attaques

L’Iran n’avait jusque-là pas été touché. Mercredi, des hommes armés et des kamikazes ont attaqué à Téhéran le Parlement et le mausolée de l’imam Khomeyni, faisant 17 morts et des dizaines de blessés, les premiers attentats revendiqués par le groupe État islamique (EI) en Iran.

Pour Amélie Chelly, chercheuse associée au Centre d’analyse et d’intervention sociologique (Cadis, EHESS-CNRS), spécialiste de l’Iran et auteure de Iran, autopsie du chiisme politique (éd. du Cerf), ce double attentat qui a frappé des lieux hautement symboliques marque « une volonté de déstabiliser l’Iran ».

Comment expliquer que l’Iran ait été, pour la première fois, la cible de Daesh ?

Ce sont les premiers attentats de Daesh dans le pays, mais la menace planait sur l’Iran depuis un moment déjà. En mars dernier, une vidéo de menace en persan avait été adressée à Téhéran, disant que Daesh comptait lever des garnisons perses pour combattre sur le sol iranien.

Les Iraniens, en particulier les gardiens de la révolution, font également le lien entre ces attaques et l’Arabie Saoudite, qui, il y a quelques semaines à peine, a directement menacé l’Iran [dans un contexte de lutte d’influence entre les deux pays au Moyen Orient]. Le prince saoudien Mohamed Ben Salman, ministre de la Défense de son pays, a déclaré que l’Arabie saoudite allait faire en sorte d’importer cette guerre à l’intérieur des frontières iraniennes.

Ces attaques interviennent à un moment très particulier : le Qatar est isolé, le président Rohani vient d’être réélu et le président Trump s’est rendu il y a peu à Ryad…

Beaucoup d’analystes s’accordent à dire que le fait que Donald Trump ait choisi de se rendre en Arabie Saoudite pour son premier déplacement international en tant que président n’est pas étranger à la survenue de ce double attentat. Cela peut être interprété comme une sorte d’autorisation donnée par les Etats-Unis à l’Arabie Saoudite, avec qui plus de 380 milliards de dollars de contrats ont été signés, d’aller encore plus loin dans ses aspirations conflictuelles avec l’Iran.

D’ailleurs, les gardiens de la révolution accusent Ryad mais aussi Washington d’être responsables de ces attaques.

Donald Trump a mis le feu aux poudres en déclarant à propos de l’Iran, frappé par ce double attentat, que « les Etats qui appuient le terrorisme risquent de devenir les victimes du mal qu’ils soutiennent ». Pourquoi une telle déclaration ?

On est là dans une perspective classique d’un Donald Trump perpétuellement imprévisible. Sur le dossier iranien, le président américain a choisi de prendre l’exact contre-pied de la politique appliquée par son prédécesseur. Barack Obama, lui, avait œuvré pour le rapprochement et le réchauffement des relations entre les deux pays.

Par ailleurs, Trump, qui avait menacé de déchirer l’accord sur le nucléaire – bien qu’il ne puisse pas le faire de son propre chef —, souhaite dans le même temps garder un pied dans les deux grands blocs d’influence du Moyen-Orient que sont l’Iran d’une part et l’Arabie Saoudite d’autre part.

Quelles seront les conséquences régionales de ce double attentat ?

En réalité, pour l’Iran, cela ne devrait pas changer grand-chose, sauf bien sûr à entraîner un large renforcement de la politique sécuritaire dans le pays. Du côté des autorités, on tient d’ailleurs à minimiser les attaques. Le chef du Parlement iranien a parlé de minor issue, soit un incident mineur. Et au moment des faits, de nombreux parlementaires ont posté des selfies sur les réseaux sociaux, comme pour prouver que cela ne les faisait pas chanceler. Malgré la volonté évidente de déstabiliser le pays que démontrent ces attaques, les structures étatiques ne sont pas ébranlées.

Sur le plan économique, cela n’emportera pas non plus de conséquences pour l’Iran, qui a de solides relations commerciales avec l’Irak, la Chine, la Russie et même l’Europe. Téhéran peut tout à fait se satisfaire de ces échanges-là.

Il faut savoir que l’Iran est une exception de Daesh : en Europe, ce sont les lieux de vie, les terrasses et les salles de concert qui sont visés et en Irak, ce sont les marchés et les cérémonies religieuses qui sont frappés par les attentats. Or, à Téhéran ce mercredi, ce sont deux lieux très peu fréquentés par les Iraniens qui ont été touchés. Le premier, le Parlement, symbolise l’appareil étatique et le second, le mausolée de l’ayatollah Khomeyni, incarne l’appareil idéologique de la République islamique d’Iran. Ce n’est pas la population en tant que telle qui était visée, Daesh a voulu faire tomber les symboles de l'Iran.