Et si on interdisait les sondages?

SLATE Après l'erreur des instituts aux Etats-Unis à l'occasion de la primaire dans le New Hampshire...

Daniel Engber. Traduction 20 Minutes

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Les femmes accordent une préférence à l'ex-Première dame Hillary Clinton, sans toutefois la mettre à l'abri d'une éventuelle vague Obama, d'après les sondages et les résultats de deux premières étapes de la présidentielle américaine côté démocrate.
Les femmes accordent une préférence à l'ex-Première dame Hillary Clinton, sans toutefois la mettre à l'abri d'une éventuelle vague Obama, d'après les sondages et les résultats de deux premières étapes de la présidentielle américaine côté démocrate. — Ethan Miller AFP/GETTY IMAGES/archives

La primaire démocrate du New Hampshire du mardi 8 nous a appris deux choses la campagne d’Hillary Clinton est toujours très dynamique, et les sondages ont été nuls. Selon les chiffres, Barack Obama devait gagner avec une avance de 5 à 13 points. Il a perdu avec trois points de retard.

Mais les sondages peuvent faire pire que se tromper. Ils peuvent affecter carrément les résultats des élections qu’ils sont supposés prédire. Il se peut que des électeurs soient tentés de suivre le mouvement quand un candidat semble sur le point de l’emporter. Ils peuvent aussi décider de rester à la maison s’ils croient que leur candidat n’a aucune chance ou, au contraire, que c’est gagné d’avance. Beaucoup pensent que trop de sondages mettent hors jeu les candidats de second plan, et que Joseph Biden, Chris Dodd, Bill Richardson et Ron Paul souffrent des agissements de sondeurs sans scrupules.

Est-ce qu’on se porterait vraiment mieux sans les sondages? Que se passerait-il si les sondages étaient interdits avant les élections Pour le savoir, nous avons mené une expérience imaginaire.

Une idée qui peut paraître ridicule de prime abord: le Premier amendement ne permet pas d’empêcher les médias de publier des sondages. Mais ce n’est pas si farfelu, d’autres démocraties le font. Dans une enquête menée en 1997, 39 des 78 pays étudiés avaient en effet une règle contre les sondages préélectoraux. Aux Philippines, le gouvernement les a interdit brièvement, les 15 derniers jours avant une élection nationale. La Commission électorale indienne a empêché la publication de sondages pendant deux semaines en 1998. A partir de 1977, la France a imposé un embargo de deux semaines sur les résultats de sondages, réduit désormais à deux jours. Même nos voisins du Nord ont appliqué un embargo de trois jours au milieu des années 1990 (supprimé plus tard par la Cour suprême canadienne).

Supposons ici non pas une interdiction des sondages mais de leur publication. Utilisons comme modèle l’ancienne loi canadienne et imaginons qu’il soit illégal de « diffuser, publier et faire connaître les résultats d’un sondage préélectoral ». Supposons aussi que l’embargo courre pendant toute la campagne, pas seulement sur les dernières 72 ou 48 heures.

Avant tout, il y aurait de toute façon des fuites. L’embargo canadien était violé par des internautes qui publiaient les résultats des sondages via des serveurs américains. Dans notre expérience, on se dit que les grands médias respecteraient la règle alors que les bloggeurs publieraient sans cesse des rumeurs et des comptes-rendus des derniers chiffres. De fins stratèges de campagne pourraient nourrir la blogosphère de fausses informations ou d’informations qui servent leurs intérêts. Mais les véritables accros à la politique consulteraient les médias étrangers. En bref, seuls les électeurs très motivés et dotés d’un accès Internet sauraient.

Sans les sondages pour inspirer leurs récits, les journalistes politiques se tourneraient vers d’autres indicateurs (moins directs) de la popularité des candidats. Au début de la campagne, les favoris seraient désignés selon la taille de leur trésor de guerre et le nombre de soutiens récoltés. Les médias accorderaient plus d’attention aux groupes témoins, aux micro-trottoirs et même aux scanners des cerveaux des électeurs. A l’avenir, les paris sur les candidats pourraient devenir un élément central dans la couverture d’une campagne, alors qu’aujourd’hui ils ne sont que des excentricités.

Les journalistes pourraient accorder plus d’importance au nombre de personnes qui assistent aux meetings, ils calculeraient des moyennes et évalueraient ainsi grosso modo la popularité des candidats. En conséquence, les organisateurs des campagnes auraient intérêt à faire leur possible pour attirer les foules et même à louer des figurants pour remplir les sièges.

Avec ou sans les sondages, cela peut finalement revenir au même. Les journalistes ne suivent pas toujours les chiffres. Fin 2006/début 2007 par exemple, McCain était constamment décrit comme le candidat phare des républicains, même si 53 des 57 sondages nationaux de cette période annonçaient Rudy Giuliani devant lui.

Il se peut aussi que cet effet de ralliement à celui qui caracole en tête des sondages n’existe pas vraiment. Les études que nous avons sur ce sujet ne sont pas très claires. Les électeurs ne semblent pas attirés inexorablement vers les leaders. Et si cet effet d’attraction existe, il est certainement annulé par la tendance opposée – les électeurs qui se reportent sur le candidat donné perdant.

Les sondeurs l’admettent, l’effet des sondages préélectoraux est plus marqué pour les primaires, parce que les électeurs ont tendance à voter plus stratégiquement que pour les législatives. Ce n’est pas un hasard si la multiplication des sondages au XXème siècle coïncide avec la généralisation des primaires. Du coup, un monde sans sondage devrait aider les candidats moins connus à rester plus longtemps dans la course. Dans le même temps, les résultats de chacune des primaires prendraient encore plus d’importance que maintenant. Dans notre scénario, les résultats de l‘Iowa auraient été les premiers chiffres publiés de toute la course. Le classement établi ce jour là aurait servi de hiérarchie jusqu’au New Hampshire – sans sondage entre temps pour confirmer ou infirmer un éventuel revirement.

Dans la vraie vie, les sondages préélectoraux semblent affecter les électeurs de deux manières. Une prévision de déroute peut faire croire que c’est perdu d’avance et pousser les électeurs à rester chez eux. Mais si les sondages dépeignent une course serrée, les électeurs ont tendance à être excités et à voter. Ces effets fonctionnent surtout chez les jeunes qui ne sont pas passionnés par la politique – ceux qui sont suffisamment intéressés pour lire les sondages mais qui ne soutiennent pas fanatiquement leur candidat.

Si c’est vrai, les sondages ont pu miner les chances d’Obama dans le New Hampshire. Ils annonçaient une large victoire pour le sénateur. Ils ont pu décourager les jeunes voteurs (qui étaient les plus à même de le soutenir) de participer. Des électeurs indépendants ont peut-être aussi décidé de voter McCain parce que la bataille chez les républicains semblait plus serrée. Dans un monde sans sondages, Obama n’aurait donc pas eu de mal à se défendre contre une poussée de dernière minute de ses opposants. Mais il aurait eu plus de mal à l’emporter lors de futures batailles serrées.

Les possibilités ne s’arrêtent pas là. Mais maintenant c’est à vous : qu’arriverait-il à votre avis si nos élections étaient privées de sondages ? Les campagnes seraient-elles couvertes de la même manière ? Les candidats eux-mêmes changeraient-ils de messages ou d’approches ? Envoyez vos idées, même les plus folles !

Posté mercredi 9 janvier sur Slate.com