Japon: Mode, fromage, égoïsme et Marine Le Pen... Comment les Japonais voient la France

JAPON Les clichés traditionnels sur l'Hexagone cèdent la place à une image influencée par l'actualité...

Mathias Cena

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Des touristes à Montmartre.
Des touristes à Montmartre. — FRED DUFOUR / AFP

De notre correspondant à Tokyo,

Guinguettes et accordéon, fromage et chic parisien. Armé de ses atouts imparables, l’Hexagone continue de séduire les Japonais, malgré une baisse significative du nombre de touristes sur son territoire l’an dernier, conséquence des attentats de 2015. Alors que les réservations en provenance de l’Archipel japonais sont de nouveau annoncées à la hausse, une « France Week », organisée successivement à Tokyo et Kyoto ce mois-ci, présente, à travers des événements commerciaux et culturels, « l’art de vivre » à la Française à un public nippon déjà conquis. Entre image et réalité.

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Ce que la France évoque pour les Japonais ? « La mode, la gastronomie, le vin, le fromage, le pain, la tour Eiffel et l’élégance », énumère le journaliste Yukinobu Kato, installé à Paris depuis 2009. « J’ai l’impression que toutes les informations qui filtrent au Japon viennent de Saint-Germain-des-Prés ou de la place Vendôme », estime pour sa part Satoshi Fukui, ancien correspondant en France du journal Mainichi. « Les Japonais pensent donc que tous les Parisiens et les Parisiennes sont sophistiqués, aisés et toujours à la mode », résume l’auteur d’un livre sur la société française et les bobos.

Une vision certes « idéalisée », mais qui n’est pas spécifique à l’Hexagone, ni même à l’Archipel nippon, tempère Yukinobu Kato. « C’est un phénomène normal quand on n’a pas réellement vécu dans un pays. Les Japonais ont aussi le cliché des hommes anglais qui seraient tous des gentlemen par exemple, et beaucoup de Français ont le fantasme de l’Orient mystique. »

« En France, on ne craint pas le regard des autres en permanence »

Le contraste entre cette image idyllique de notre pays, largement véhiculée au Japon par les magazines féminins et les commerçants, et une réalité forcément moins rose, est souvent un choc pour ceux qui mettent les pieds en France pour la première fois. « Il y a parfois une déception », reconnaît Dora Tauzin. Cette journaliste et essayiste française, qui a posé pour la première fois ses valises au Japon dans les années 1990 et y a publié une vingtaine d’ouvrages sur la France et les Français, admet que l’insécurité ou l’attitude parfois « wagamama » (égoïste, qui ne tient pas compte des autres) des Français peuvent refroidir les Japonais.

Parfois au contraire, ce dernier trait peut s’avérer reposant. « En France, on n’est pas obligé de scruter et de craindre le regard des autres en permanence », relève Yukinobu Kato, qui décrypte pour les médias nippons les différences entre les deux cultures. Il dit apprécier cette liberté et ce plus grand respect accordé à l’individu. Pour compléter le tableau, il note tout de même « la lenteur des démarches administratives, la saleté des rues », une tendance à rejeter la responsabilité de ses propres échecs sur les autres et des attitudes parfois discriminatoires à l’égard des étrangers en général et des Asiatiques en particulier.

« Complexe d’infériorité centenaire »

Pour Satoshi Fukui, l’« aveuglement » nippon vis-à-vis de la France pourrait puiser ses racines dans « le complexe d’infériorité centenaire qu’ont les Japonais vis-à-vis de l’Occident ». « Lors de ma première visite à Paris à la fin des années 1970, j’ai été frappé de voir à quel point les Français étaient pleins de confiance en eux », se souvient-il. Une situation qui a cependant évolué, selon lui : « D’une certaine manière, dit-il, j’ai été soulagé quand ils ont perdu un peu de cette confiance à la suite de crises sociales comme les émeutes de 2005. De ce point de vue là, je pense qu’aujourd’hui, nous sommes plus égaux. »

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Dora Tauzin évoque aussi un « rééquilibrage » dans le regard mutuel : « Avant, la France était placée sur un piédestal au Japon, mais il y a 20 ans le Japon n’intéressait personne chez nous. Avec le "boom" nippon actuel [le nombre de touristes étrangers au Japon a bondi ces dernières années], les Japonais ont pris confiance en eux. L’image de la Parisienne ou de la Française est toujours attirante, mais on ne cherche plus à vouloir faire exactement pareil. »

L’attrait du « paradoxe » français

Celle qui a commencé sa carrière dans l’Archipel en animant une émission sur la France et le français à la télévision publique NHK pense que derrière l’image idéalisée, les contrastes de la société française ont fini par transparaître peu à peu. « Après l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015, j’ai été beaucoup sollicitée par les médias japonais qui ne comprenaient pas pourquoi on devait aller si loin dans l’humour, la liberté d’expression. On m’interroge aussi beaucoup sur l’immigration, surMarine Le Pen… Je dirais que l’image de la France est beaucoup plus diversifiée aujourd’hui. »

Loin des clichés traditionnels sur la Parisienne, la mode et le luxe, « c’est l’image de la femme française indépendante, qui travaille » et s’occupe de sa famille, qui intrigue désormais une société japonaise marquée par un faible taux de natalité, juge Dora Tauzin. « La France est devenue pour les Japonais une sorte de modèle par rapport au problème de la dénatalité, estime-t-elle, avec ce paradoxe des Français qui se marient de moins en moins mais continuent à avoir des enfants ». Qui seront, sans doute, à la mode et sans-gêne.