VIDEO. Protection des enfants dans les conflits armés: «Ce qui est préoccupant, c’est que la situation ne progresse pas»

INTERVIEW Le ministre des affaires étrangères et l’ONG Unicef réunissent ce mardi 60 pays à Paris pour relancer la mobilisation internationale pour la protection des enfants dans les conflits armés…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Des milliers de déplacés ont fui Daesh et les combats à Mossoul pour se retrouver à Khazer. Parmi eux, de nombreux enfants nés en territoire de l'Etat islamique, ce qui n'est pas sans poser problème.
Des milliers de déplacés ont fui Daesh et les combats à Mossoul pour se retrouver à Khazer. Parmi eux, de nombreux enfants nés en territoire de l'Etat islamique, ce qui n'est pas sans poser problème. — F. Pouliquen / 20 Minutes

Ciblage des populations civiles, circulation accrue des armes de petits calibres, déplacement des affrontements vers les lieux de vie, enlèvement de masse et utilisation des réseaux sociaux… On est en 2017 et « le droit humanitaire ne s’améliore guère », note Manuel Fontaine, directeur des programmes d’urgence de l’Unicef.

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Ce mardi, à Paris, Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères et l’Unicef réunissent des délégations venues de 60 pays pour une conférence intitulée « Protégeons les enfants de la guerre ». Une réunion qui arrive dix ans quasi jour pour jour après une première rencontre, déjà à Paris, qui avait accouché des « Principes et engagements de Paris » pour la protection accrue des enfants dans les conflits armés. Qu’attendre de cette nouvelle réunion ? Manuel Fontaine répond aux questions de 20 Minutes.

Combien d’enfants grandissent aujourd’hui dans des zones impactées par des conflits ?

Nous évaluons leur nombre à 250 millions. Près de 125 millions d’entre eux sont directement impactés par la violence. Ce sont des estimations, sans doute sous-évaluées, tout simplement parce que les ONG ont difficilement accès aux zones de guerre. Nous ne découvrons bien souvent l’ampleur réelle des recrutements d’enfants dans les conflits armés qu’après coup, lors des démobilisations. Quoi qu’il en soit, ce chiffre reste massif et l’intensification de techniques de guerre inquiète. Celle qui consiste à utiliser des enfants comme « bombe humaine » par exemple. C’est terrifiant parce que ça fait appel au fait qu’on ne se méfie pas des enfants. Sur les bords du lac Tchad [Niger], je me souviens avoir parlé avec une communauté touchée par un récent attentat. Ils nous expliquaient que c’était une jeune fille qui était arrivée pour demander de l’eau au milieu d’une famille avant de se faire exploser.

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Constatez-vous aujourd’hui une instrumentalisation accrue des enfants dans les conflits ?

Les attaques contre les populations civiles ont toujours existé. Le siège de Sarajevo, le massacre de Srebrenica, la guerre au Rwanda sont quelques exemples dans un passé pas si lointain. Ce qui est préoccupant aujourd’hui, c’est que la situation ne progresse pas. Il y a toujours autant de civils pris en otage dans des conflits et les ONG ont toujours autant de difficultés à accéder à eux. Il y a toujours des attaques d’écoles et d’hôpitaux. On a l’impression même que les belligérants s’adonnent à une surenchère, incités en cela par le développement des réseaux sociaux qui leur offrent de nouvelles tribunes. Et pour marquer les esprits, ils s’attaquent à ce qui est le plus cher dans une communauté : les femmes, les personnes âgées mais aussi les enfants.

Quels sont aujourd’hui les conflits où la situation des enfants est la plus préoccupante ?

Cela concerne évidemment l’Irak et la Syrie, dont les médias parlent beaucoup. Mais la situation est aussi préoccupante au Yemen [conflit entre la minorité chiite houthiste, soutenue par l’Iran, et les forces loyales au président Abd Rabbo Mansour Hadi, soutenu par une coalition militaire conduite par l’Arabie Saoudite]. L’Afrique aussi est concernée. Il y a des raids réguliers sur des villages dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Au Sud Soudan, la population civile est prise en otage entre les forces gouvernementales et les groupes rebelles. Le conflit fait des milliers de déplacés et bafoue des droits fondamentaux. En Afrique toujours, les changements climatiques créent des tensions entre les agriculteurs et les pastoralistes en quête d’espace et d’eau pour leurs bétails. C’est le cas en République centrafricaine, au Mali ou au Nigéria. Ces conflits mettent en première ligne les enfants.

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Qu’avaient permis de mettre en place les « Principes et engagements de Paris » ?

Cette première conférence nous avait permis d’aboutir à la définition d’outils concrets et pratiques que les ONG utilisent ensuite sur le terrain. Un exemple : les pays signataires s’engageaient notamment à reconnaître le principe essentiel que les enfants engagés dans des conflits doivent être considérés avant toute chose comme des victimes, même s’ils ont été amenés à commettre des crimes. Des mécanismes de justice peuvent se mettre en place, mais ils doivent être d’abord considérés comme des victimes. Dans certains pays, des enfants suspectés d’avoir participé à des conflits sont mis en prison de manière arbitraire, voire disparaissent. Les « Principes et engagements de Paris » nous permettent alors à nous, ONG, dans les pays signataires, d’accéder au plus tôt à ses enfants et leur permettre de se réinsérer.

Qu’attendez-vous alors de la conférence de ce mardi ?

Les principaux outils sont là. Ce mardi, il faudra travailler à les renforcer encore. L’enjeu, surtout, sera de convaincre de nouveaux pays de les signer, qu’ils soient en conflit ou non. Nous avons 105 signataires aujourd’hui, il en manque encore. Le Liban se dit intéressé par exemple, comme plusieurs pays nord-africains aussi. L’Irak et le Myanmar [Birmanie], qui ne l’ont pas signés encore, seront présents également.