Irak: «Malgré la libération de Mossoul-Est, dans ma famille, on est d’accord pour ne jamais revenir»

REPORTAGE Environ 30.000 Irakiens ont regagné Mossoul-Est ou ses environs depuis fin janvier et la reprise de la région à l’Etat islamique. Mais dans les camps de déplacés de Debaga ou Khazer, rentrer tout de suite fait parfois peur…

Fabrice Pouliquen

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En partenariat avec Unicef, l'ONG Terre des hommes gère à Debaga des "Child youth center", l'équivalent de nos centres de loisirs Lancer le diaporama
En partenariat avec Unicef, l'ONG Terre des hommes gère à Debaga des "Child youth center", l'équivalent de nos centres de loisirs — F. Pouliquen / 20 Minutes

De notre envoyé spécial à Debaga (Irak),

Makhmur est libre désormais. Amir, 16 ans, n’a aucun doute sur ce point. Sa ville, à une centaine de kilomètres au sud de Mossoul, deuxième ville d’Irak, a été reprise à l’Etat Islamique fin janvier en même temps que la partie est de Mossoul, conclusion d’une offensive commencée le 17 octobre dernier par les forces armées irakiennes.

« Mon village est détruit »

Makhmur est libre donc, mais Amir garde malgré tout un sourire mesuré. 200.000 personnes ont fui Mossoul-Est depuis le début des combats en octobre. 46.000 de ses déplacés auraient déjà regagné leur maison, à Mossoul ou dans ses environs selon les estimations d’ONG. Amir n’a pas eu cette chance encore. « Impossible, confie-t-il. Mon village est complètement détruit, il n’y a plus rien : ni électricité, ni eau courante. »

Pour l’instant donc, son horizon ne dépasse guère les limites du camp de Debaga où il a trouvé refuge avec sa famille. Ce village de la région autonome du Kurdistan irakien, où Daesh n’a jamais réussi à mettre les pieds, s’est transformé petit à petit en refuge pour des milliers d’habitants de la région de Mossoul fuyant Daesh. « Il y a eu ici jusqu’à 40.000 déplacés », lance Anja, de l’ONG Terre des hommes Italie qui intervient dans ce camp. Debaga 1, a été construit en juin 2015, au départ pour 700 familles. Il a fallu rapidement créer une extension dans l’ancien stade du village puis créer Debaga 2, un peu plus loin encore. »

Le camp de Debaga, un alignement de tentes en toile blanche posées sur un sol caillouteux au milieu de collines où pas grand-chose ne pousse.
Le camp de Debaga, un alignement de tentes en toile blanche posées sur un sol caillouteux au milieu de collines où pas grand-chose ne pousse. - F. Pouliquen / 20 Minutes

« Ici, au moins, je vais à l’école »

Amir vit dans ce deuxième camp. Mais qu’importe le chiffre au final, le cadre est toujours le même. Des alignements de tentes en toile blanche posées sur un sol caillouteux au milieu de collines où pas grand-chose ne pousse. On y voit beaucoup d’hommes, des jeunes surtout, mais très peu de femmes.

La vie y est sommaire, « mais au moins ici je vais à l’école », insiste Hamad, 14 ans. Lui aussi vient de la région de Makhmur. Lui aussi a atterri à Debaga 2 sans voir pour l’instant de porte de sortie. « Je vis ici avec mon oncle, précise-t-il. Mes parents sont dans un autre camp où il n’y a pas d’école. Or, la priorité était que je puisse reprendre au plus vite ma scolarité. »

Un enthousiasme qui n’étonne guère Sharon Behn Nogueira, responsable communication d’Unicef en Irak. « Beaucoup d’enfants arrivent traumatisés dans ces camps, explique-t-elle. Mais après deux ou trois semaines à fréquenter l’école, on les voit reprendre peu à peu confiance. Ils ne demandent souvent que ça : avoir un lieu où jouer, où poser des questions, où redevenir des enfants tout simplement. »

Des journées cloîtrés à la maison

Certains, beaucoup même, reviennent de loin. Comme Nour, 17 ans venue de Mossoul-est, ou Youcef, 14 ans venu de Sinjar, à la frontière Syrienne. Les deux adolescents vivent aujourd’hui à Khazer, un autre camp de déplacés à l’est de Mossoul.

De leur vie sous Daesh, ils retiennent les journées passées cloîtrés chez eux. « A l’école, tout tournait autour du maniement des armes », résume Youssef qui finira par ne plus y aller au bout de trois mois. Quant à sortir dehors, « c’était prendre un grand risque, poursuit Nour. Daesh contrôlait jusqu’à la couleur de nos vêtements. J’ai vu une femme se faire frapper la main jusqu’au sang, juste parce qu’elle ne portait pas de gants. » Tous deux racontent aussi les exécutions publiques et ces proches perdus, tués ou kidnappés par Daesh.

Carte des environs de Mossoul.
Carte des environs de Mossoul. - @Map4news

Mossoul-est encore très dangereux

Revenir à Mossoul-Est, c’est alors la crainte de replonger dans la guerre et son lot de dangers. Car même libérée, l’insécurité y est grande et le quotidien précaire. Certes, « 30 écoles ont déjà rouvert et 40 autres devraient suivre dans les jours à venir, commence Sharon Behn Nogueira. Mais il reste encore beaucoup à faire. Nous sensibilisons en ce moment les habitants au danger des mines et nous travaillons aussi à remettre en état le circuit d’eau potable. »

Surtout, à portée de tirs, de l’autre côté du fleuve Tigre, il y a Mossoul-Ouest, toujours sous l’emprise de Daesh. Les forces armées irakiennes se préparent à une rude bataille pour libérer cette dernière partie de la ville où Daesh est mieux implanté encore.

Mossoul
Mossoul - @Map4news

Nour veut absolument fuir ce contexte. « Dans ma famille, on est tous d’accord, pour ne jamais revenir à Mossoul », assure-t-elle. Les parents de Youcef, eux, songeraient plus à s’installer à Bagdad. « Moi, j’aimerais revenir à Sinjar, même si notre maison a été rasée, assure-t-il. Je n’ai pas peur et c’est chez moi. » Quant à Amir, quand on lui demande s’il se voit un jour revenir à Makhmur, il répond par un prudent « Inch' Allah ».