Syrie: Les forces pro-Assad se sont-elles livrées à des violences sexuelles sur les civils à Alep-Est?

CONFLIT La rumeur de viols commis par les troupes fidèles à Bachar al-Assad lors de la reprise d’Alep-Est enfle, notamment sur les réseaux sociaux, mais rien ne permet de les étayer…

V.V.

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Des soldats fidèles à Bachar al-Assad avancent dans les ruines d'Alep le 14 décembre 2016.
Des soldats fidèles à Bachar al-Assad avancent dans les ruines d'Alep le 14 décembre 2016. — George OURFALIAN / AFP

« Oui. J’ai vu des messages de ce type se multiplier depuis lundi. Mais je suis incapable de vous dire si ces faits sont avérés ou non… » Comme beaucoup d’observateurs avisés de la situation à Alep, Jean-François Corty, directeur des opérations internationales pour Médecins du Monde, a constaté, ces derniers jours, la rumeur grandissante faisant état de viols qu’auraient commis les troupes fidèles à Bachar al-Assad sur la population civile, en marge des combats.

>> L'évacuation des rebelles d'Alep a débuté

Dans une guerre où les deux camps s’échangent autant de bombes que de communiqués accusant l’autre des pires exactions, difficile de vérifier précisément ce qu’il s’est passé dans ce secteur aujourd’hui dévasté par quatre mois de siège intense. 20 Minutes a tenté de remonter aux sources de ce qui n’est encore qu’une rumeur pour comprendre.

  • Lundi 12 décembre : Que s’est-il passé à l’hôpital Al Hayat ?

Tout aurait démarré au sein même de l’hôpital Al Hayat, au beau milieu des derniers quartiers tenus par les rebelles. Sur Twitter, des premiers messages indiquent que les forces fidèles à Bachar al-Assad sont entrées dans l’établissement et ont exécuté tout le personnel, se livrant à de véritables exactions.

Sur le même réseau social, très vite, un opposant à Bachar al-Assad et « journaliste citoyen » contredit cette version expliquant, sur la base du témoignage d’une infirmière, que seuls des civils ont été tués sur place.

Seule certitude, la nuit aleppine est sanglante. Mardi matin, les Nations Unies dressent un bilan de 82 civils tués, dont 11 femmes et 13 enfants, et dénoncent les « exactions » commises par le camp pro-régime.

Dans la foulée, Jean-Marc Ayrault, le ministre des Affaires étrangères, va plus loin évoquant dans un communiqué des « exécutions sommaires », « des personnes brûlées vives dans leurs maisons » et « le ciblage systématique des hôpitaux. »

Contacté ce jeudi matin par 20 Minutes, le Quai d’Orsay confirme que ses « capteurs locaux » ont remonté les nombreuses exactions. « Mais aucun n’a fait état d’un risque de viol avéré » pour les populations civiles.

  • Mardi 13 décembre : « La violence sexuelle est systématique »

Mardi soir, l’émission « 28 Minutes » d’Arte invite deux spécialistes en plateau pour évoquer la situation à Alep. Jean-Pierre Filiu, le premier, est un professeur à Sciences Po reconnu pour ses travaux. Il a notamment séjourné à Alep d’où il a écrit un ouvrage sur la révolution syrienne*. « La violence sexuelle est systématique dans la répression par le régime d’Assad », assure-t-il, évoquant des « viols systématiques » et des « tortures sexuelles de détenus », sans plus de précisions.

Ce jeudi, Jean-Pierre Filiu a refusé de répondre aux questions de 20 Minutes. Mais ses propos dans l’émission « 28 Minutes » semblent faire référence à un rapport de l’ONG Human Rights Watch datant de juin 2012. L’ONG y assurait avoir relevé une « vingtaine de cas » de viols et de tortures sexuelles sur des hommes, des femmes et des enfants par les forces fidèles à Bachar al-Assad.

Extrait du rapport de Human Rights Watch.
Extrait du rapport de Human Rights Watch. - HUMAN RIGHTS WATCH

Le deuxième invité de l’émission d’Arte s’appelle Raphaël Pitti. Professeur en médecine d’urgence, il a séjourné 17 fois en Syrie lors des cinq dernières années. Il a notamment créé un centre de formation aux soins de guerre à Bab al-Hawa, une localité située à 60 kilomètres à l’ouest d’Alep, sur la frontière syro-turque. Dans l’émission, il affirme qu’un de ses « contacts encore présent dans les quartiers [d’Alep] a parlé de viols de femmes [lundi soir] » sans qu’il puisse le confirmer.

Raphaël Pitti forme à la médecine d'urgences en Syrie.
Raphaël Pitti forme à la médecine d'urgences en Syrie. - JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP

Contacté ce jeudi par 20 Minutes, il précise son propos. « Nous avons un exemple [de viol] datant de lundi. Mais je n’en parle pas. Parce que c’est terrible ! C’est horrible ! Mais rien n’est prouvé… » Evoquant lui aussi le « mode opératoire » des forces loyalistes en matière de viols, il explique, toutefois, qu’il n’a jamais eu, personnellement, à soigner de victimes de violences sexuelles lors de ces voyages sur la zone de conflit.

Pour autant, la violence sexuelle répondrait, selon lui, à une volonté délibérée du régime de Bachar al-Assad. « En agressant une femme, on agresse également son mari qui n'a pas su la protéger. C'est un moyen classique de briser une famille, de briser son union sociale », précise-t-il.

  • Dans la nuit du 13 au 14 décembre : Un dignitaire religieux s’exprime

Dignitaire religieux et farouche opposant à Bachar al-Assad, le cheick Muhammad Al-Yaqoubi est exilé au Maroc mais il continue de commenter le conflit syrien, notamment sur les réseaux sociaux. Peu avant 5h du matin, il publie un message qui va embraser Internet. « Nous recevons d’Alep des questions de ce genre : ‘Le Coran autorise-t-il un homme à tuer sa femme ou sa sœur pour éviter qu’elle ne soit violée par les forces de Bachar al-Assad ? » Le message est retweeté près de 2.000 fois.

Contactés par 20 Minutes, ses services font savoir que « l’Eminence » ne peut répondre aux « questions trop nombreuses » qui lui sont envoyées mais qu’il « priera pour nous ». Impossible d’en savoir davantage.

Le message de Muhammad Al-Yaqoubi.
Le message de Muhammad Al-Yaqoubi. - FACEBOOK
  • Mercredi 14 décembre : La lettre de l’infirmière suicidée

Nouveau message sur les réseaux sociaux et nouvelle interrogation. Cette fois, c’est une infirmière qui s’exprimerait depuis Alep dans une lettre rédigée et publiée juste avant son suicide. Publié par Jaboubia, un site internet chiite libanais, le courrier raconte que l’infirmière a choisi de se suicider de peur d’être violée par les troupes de Bachar al-Assad après avoir vu deux collègues subir ce même sort devant elle. La lettre n’est pas signée et le message n’a jamais pu être vérifié, n’empêchant pas certains médias de s’en faire l’écho.