Si l'histoire le veut, Bush pourrait avoir un jour une dinde qui porte son nom

DECRYPTAGE A défaut d'avoir une fin de mandat glorieuse, le président américain peut espérer un jour...

Bruce Reed. Traduction 20Minutes.fr

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Le président américain George W. Bush gracie la dinde «May» avant Thanksgiving, Washington, le 20 novembre 2007.
Le président américain George W. Bush gracie la dinde «May» avant Thanksgiving, Washington, le 20 novembre 2007. — J. REED / REUTERS
Mercredi 21 novembre, pour l’avant dernière fois, le président Bush s'est rendu au «Rose Garden» (le Jardin des roses, à la Maison Blanche, NDLR) pour la grâce annuelle des dindes de Thanksgiving. En 2001, Bush avait expédié cette cérémonie en seulement quatre minutes. Cette année, comme l’an passé, il devait prendre son temps, histoire de savourer les dernières gouttes d’importance qui lui restent et fier qu’on lui confie encore au moins un exercice du pouvoir exécutif.

Ce n’est pas juste de considérer qu’avec le temps,
les animaux se mettent à ressembler à leur maître. Mais quand même, Bush a plus que jamais des points communs avec les dindes. Comme Peter Baker le fait remarquer dans le Washington Post, Bush a déclaré à l’un de ses biographes: «maintenant je suis un homme d’octobre-novembre». Malheureusement pour Bush, le temps l’a contourné. Les deux partis sont si pressés de lui choisir un successeur qu’ils en sont arrivés à la même conclusion que les commerçants américains: c’est déjà décembre!

Les républicains et les démocrates ne sont pas les seuls à vouloir tourner la page de l’administration Bush. Celle-ci semble dans le même état d’esprit.

Comme Bush, les deux derniers présidents en fin de second mandat ont dû composer avec un Congrès hostile durant leurs deux dernières années au pouvoir. Mais contrairement à Bush, à la fois Reagan et Clinton ont su jouer de leur emprise sur les Américains pour amener le Congrès à la table des négociations, et saisir les opportunités de trouver des terrains d’entente. Reagan a travaillé avec les démocrates – y compris avec un certain gouverneur plein d’avenir nommé Clinton – pour faire adopter le « Family Support Act » de 1988. Quant à Clinton, il a persuadé les républicains réticents de financer son agenda domestique, de la diminution de la taille des classes à l’ouverture de nouveaux marchés dans les régions pauvres et rurales.

Pour Bush, c’est le contraire.
Il semble avoir renoncé à travailler avec le Congrès et à reconquérir les Américains – à moins qu’il n’ait simplement pris note du fait que ceux-ci ont, depuis des lustres, renoncé à lui. Même le loyaliste Karl Rove, dans sa première chronique pour Newsweek, n’appelle pas Bush par son nom lorsqu’il conseille les candidats républicains sur la manière de surmonter «la faible popularité du président républicain». Le seul public que Bush a encore, c’est l’histoire, mais celle-ci qui pourrait elle aussi choisir de ne pas se mettre à son service.

La Maison Blanche a tellement envie de figurer dans les livres d’histoire que Bush pourrait aller jusqu’à raccrocher ses espoirs sur l’héritage qu’il va laisser… à une dinde. D’habitude, les propositions (soumises ensuite au vote) pour le nom qui sera donné aux deux dindes graciées sont puisées dans l’histoire de Thanksgiving (par exemple cette année le duo «May & Flower»). Mais c’est une proposition inattendue qui fait figure de favorite de Bush pour 2007: Truman et Sixty».

La raison officielle pour «Truman & Sixty» est que Harry Truman a gracié la première dinde il y a 60 ans (sixty en anglais, NDLR). Mais pour la Maison Blanche, ces deux mots parlent en fait de Bush: Truman, un président impopulaire sauvé par les historiens un demi-siècle plus tard, et soixante, le taux d’impopularité de Bush, dans le meilleur des cas, mais aussi l’âge auquel il a perdu le Congrès. Telle est la seule façon d’expliquer une proposition qui pourrait récolter le plus bas niveau de suffrages depuis que «Harvest & Bounty» et «Plymouth & Mayflower» ont fait 3% en 2003. (Cette année, les favoris sont «Wing & Prayer».)

Et la Maison Blanche de Bush
a introduit cette année une autre proposition étrange: «Jake & Tom». Voilà qui semble beaucoup plus moderne que bien d’autres duos du même sexe proposés les autres années, tels que «Washington & Lincoln» ou «Lewis & Clark». A première vue, c’est apparu comme une percée historique pour un président dont la réponse à Brokeback Mountain a été «Je serais ravi de parler ranch». La base conservatrice aurait pu à l’époque faire exploser le standard téléphonique de la Maison Blanche pour exiger de savoir sur quelles propositions l’administration avait l’intention d’obliger les écoliers américains à voter la prochaine fois? «Will & Grace»? «Truman & Capote»?

Hélas, la Maison Blanche a toujours un siècle de retard pour les droits des gays, et «Jake & Tom» n’est pas une référence au ragot sur l’orientation sexuelle de Jake Gyllenhaal et Tom Cruise. Selon la National Wild Turkey Federation, Jake est le terme utilisé pour appeler un jeune dindon; Tom est le nom d’un mâle adulte. On peut les reconnaître à leurs plumes: le jeune a une queue irrégulière.

Les dindons père et fils pourraient ne pas constituter vraiment l’empreinte historique que la Maison Blanche cherchait à laisser. Mais même le 43ème président des Etats-Unis a quelque chose envers lequel il peut être reconnaissant. Lors de sa première cérémonie en 2001, Bush a plaisanté sur le fait qu’une des deux dindes qu’il avait graciées «se trouvait désormais dans un lieu sécurisé et secret». Désormais, les rôles sont inversés: c’est Bush qui se trouve à la place la plus sure pour passer inaperçu – sa propre Maison Blanche.

Posté le 19 novembre sur Salte.com


NDLR : «Truman a perdu!», précise Slate. Lors du vote pour le nom des dindes à gracier, le duo «Truman & Sixty» n’a récolté que 6% des suffrages, contre 24% pour «May & Flower», qui l’a emporté. La campagne républicaine pour faire de Bush le prochain Truman a donc échoué, conclue Bruce Reed.