«Si Daesh perd Mossoul, le mythe de l’organisation toute-puissante sera écorné»

INTERVIEW De passage à Paris à l’occasion de la sortie de son enquête sur Daesh intitulée «Sous le drapeau noir» (Ed. Cherche Midi), Joby Warrick, journaliste au Washington Post et lauréat du prix Pulitzer 2016, a répondu aux questions de 20 Minutes…

Propos recueillis par Hélène Sergent
— 
Les forces d'élite irakiennes se rassemblent en vue de reprendre la ville de Mossoul, le 15 octobre 2016.
Les forces d'élite irakiennes se rassemblent en vue de reprendre la ville de Mossoul, le 15 octobre 2016. — Khalid Mohammed/AP/SIPA

Il aura fallu deux années de travail et des centaines d’entretiens au journaliste américain Joby Warrick pour venir à bout de son enquête sur Daesh, aux allures de polars, Sous le drapeau noir (Ed. Cherche Midi), publiée le 6 octobre dernier en France. Incroyablement documenté et détaillé, l’ouvrage retrace de manière haletante la création et l’émergence de l’organisation terroriste, en passe depuis une semaine, de perdre son fief de Mossoul en Irak.

A quel moment et pourquoi avez-vous commencé à vous intéresser au parcours d’Abu Moussab al-Zarqaoui [le chef d’Al-Qaida en Irak de2004 à 2006] ?

Zarqaoui était, dans la sphère du terrorisme islamiste, quasiment aussi important que Ben Laden même si on a tendance à le sous-estimer. Cela faisait un moment que son histoire me fascinait.  Lorsque le conflit syrien a éclaté, j’ai constaté que plusieurs de ses partisans s’étaient installés là-bas. Dès 2013, les services de renseignement, dont la CIA, étaient très inquiets de l’arrivée de terroristes « connus » en Syrie. Lorsque j’ai commencé à me pencher sur ce personnage, je ne m’attendais pas à ce que le groupe de Zarqaoui [mort en 2006] devienne un phénomène mondial. Je pensais que cela allait rester un mouvement régional à l’image des Talibans.

Quel a été son rôle véritable dans l’émergence de Daesh ?

Je le considère un peu comme le PDG ou le parrain de Daesh. On arrive mieux à comprendre Daesh quand on comprend Zarqaoui. C’est lui qui a banalisé les décapitations, l’utilisation extrême d’internet et des réseaux sociaux, l’usage de la violence, sa promotion et sa mise en scène ou encore l’assassinat d’innocents, de chiites, de femmes ou d’enfants.

Dans votre livre, vous revenez longuement sur le rôle joué par le conflit syrien dans l’expansion de Daesh ? Quelle a été son influence ?

La crise en Syrie a apporté une seconde vie à Daesh. Avant le conflit et malgré une certaine occupation territoriale, le groupe terroriste avait été défait par les Américains en Irak. La Syrie leur a apporté deux choses : un espace libre qu’ils pouvaient occuper et dans lequel ils pouvaient se développer et une cause à défendre, un objectif, à savoir la lutte contre le tyran Assad. Cette guerre leur a donné la possibilité d’attirer et de convaincre un certain nombre de personnes venues des quatre coins de la planète. C’était une cause pratique plus qu’idéologique. Avant la crise syrienne, leur cause consistait à lutter contre les Etats-Unis en Irak mais avec le retrait des troupes, ils devaient trouver une autre raison d’être. L’idéologie véritable elle, réside dans la construction du Califat, cet empire islamique.

Quel enjeu représente l’offensive lancée il y a une semaine contre les djihadistes à Mossoul ?

Le Califat repose sur un équilibre précaire, si Daesh perd Mossoul, ce ne sera pas forcément la fin de l’organisation mais cela peut être le début de la fin. La ville regroupe toutes ses infrastructures les plus importantes, la plupart de ses dirigeants ont des racines ancestrales à Mossoul, toute la logistique se fait depuis cette ville. S’ils perdent la ville, le mythe de Daesh tout-puissant sera écorné.

La reconquête des territoires est-elle centrale dans la neutralisation de l’organisation terroriste ?

Il existe deux choses très importantes capables de mettre à mal Daesh, la première c’est l’élimination concrète du Califat. Ensuite,la libération des populations qui ont vécu sous le joug des terroristes permet de déconstruire le mythe des vrais « bons musulmans ». Expliquer qu’ils ne sont pas là pour protéger les musulmans contre l’Occident mais pour faire régner la terreur et la destruction, ça brise l’image de l’organisation.

Dans votre ouvrage, vous citez un responsable des services de renseignement jordaniens qui, en évoquant le départ d’Al-Zarqaoui au début des années 2000, lance à ses collègues : « On ne peut pas se contenter de le refiler aux autres. Ce genre de problème vous revient toujours tôt ou tard dans la figure ». Actuellement, 689 Français seraient présents dans les zones contrôlées par Daesh. Les autorités Françaises ont-elles, selon vous, sous-estimé le phénomène ?

Je comprends la réaction des autorités françaises. Au début, en 2012, beaucoup de personnes sont parties avec la volonté de lutter contre le régime de Bachar al-Assad, pour une cause qu’ils considéraient comme étant juste. Les autorités n’ont probablement pas anticipé les problèmes qui allaient survenir par la suite à leur retour et ils ne pouvaient pas anticiper l’évolution du conflit en Syrie.

>> A lire aussi : Djihad: Le casse-tête des Français qui veulent rentrer de Syrie

En revanche, il faut que les autorités soient vigilantes concernant ceux qu’elles laissent revenir. Il y a deux catégories de personnes, « les repentis », dégoûtés par l’expérience vécue sur place et qui peuvent jouer un rôle ici de démystification de l’organisation terroriste. Et puis il y a celles qui représentent une véritable menace. C’est sur ce sujet qu’il va falloir être vigilant à long terme.

La perception de la menace représentée par Daesh est-elle moindre aux Etats-Unis qu’en Europe ?

Les Américains ont une peur irrationnelle de Daesh. Il est vrai que nous n’avons pas vécu les mêmes attentats que les Européens ces derniers mois. Ceux qui ont eu lieu chez nous n’étaient pas directement organisés par Daesh.Ils s’en inspiraient mais les raisons des attaques étaient davantage personnelles et individuelles. En Europe, c’était plus ciblé et délibéré. Mais le caractère aléatoire des récents événements a renforcé la peur aux Etats-Unis. On peut être attaqués en allant au marché, en allant boire un verre en terrasse ou en se rendant dans une église, et on ne sait pas comment se prémunir de ça. Malheureusement cette peur ne fait que les renforcer, on les imagine comme étant plus dangereux que ce qu’ils sont réellement, à nous de briser cela.

Sous le drapeau noir. Enquête sur Daesh, Joby Warrick, Ed. Cherche Midi. 21 euros.