WikiLeaks a dix ans: La plateforme des lanceurs d'alerte peut-elle encore faire trembler les puissants?

ANNIVERSAIRE La plateforme pour lanceurs d'alerte a été créée par Julian Assange il y a dix ans...

Laure Cometti

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Le fondateur de WikiLeaks Julian Assange en visioconférence depuis Londres, le 4 octobre 2016, lors d'une conférence de presse à Berlin pour les 10 ans de la plateforme.
Le fondateur de WikiLeaks Julian Assange en visioconférence depuis Londres, le 4 octobre 2016, lors d'une conférence de presse à Berlin pour les 10 ans de la plateforme. — Markus Schreiber/AP/SIPA

Une décennie et des millions de documents confidentiels révélés au grand public. La plateforme WikiLeaks a été créée il y a dix ans par Julian Assange. Pour l’occasion, l’Australien aussi charismatique que controversé a organisé mardi une conférence de presse à Berlin, depuis l’ambassade d’Equateur à Londres où il vit reclus depuis plus de quatre ans. Le cyber militant a promis des révélations « significatives » visant notamment l’élection présidentielle américaine qui opposera Hillary Clinton à Donald Trump dans une trentaine de jours. Une promesse formulée alors que la renommée de WikiLeaks a pali en même temps que celle de son fondateur.

Un site pionnier arrivé à maturité ?

« A ses débuts, WikiLeaks promouvait la mise à disposition du grand public d’informations confidentielles, avec une désintermédiation totale », rappelle Nicolas Arpagian, directeur scientifique de l’institut national des hautes études de la sécurité et de la justice. L’ONG utilise dès 2006 une technologie de cryptage qui permet de mettre en ligne des documents sans être identifié.

En avril 2010, le site publie une vidéo intitulée « Collateral Murder » (« meurtre collatéral » en français) montrant une bavure de l’armée américaine en Irak lors d’un raid qui a notamment coûté la vie à des civils. La même année, l’ONG commet deux de ses faits d’armes les plus marquants en publiant les « war logs », des documents classés secret-défense dévoilant des abus commis par l’armée américaine en Afghanistan et en Irak, et le « cablegate », des câbles secrets révélant les dessous de la diplomatie américaine. Dans les deux cas, l’organisation collabore avec cinq journaux internationaux (New York Times, Guardian, Spiegel, Le Monde, El Pais). « WikiLeaks est entré dans la deuxième phase de son évolution, constatant que la publication massive de documents parfois techniques, jargonneux, nécessitait une contextualisation, une simplification et des efforts de lisibilité », observe Nicolas Arpagian.

Une « banalisation des fuites massives de documents secrets »

Depuis, WikiLeaks aurait-elle perdu de sa superbe ? Pour Olivier Tesquet, journaliste à Télérama et auteur de La véritable histoire de WikiLeaks, « l’organisation a toujours fait l’objet de suspicions et de théories fantaisistes, mais aujourd’hui elle est affaiblie après avoir connu son apogée en 2010 », pour plusieurs raisons. « Aujourd’hui on ne perçoit plus les révélations de WikiLeaks du même œil. Il y a eu une forme de banalisation des fuites massives, notamment dans le domaine de l’évasion fiscale. C’est presque devenu un marronnier, car les moyens techniques ont évolué et la presse d’investigation s’est inspirée de WikiLeaks ».

WikiLeaks serait-elle devenue mainstream ? « En tout cas, le suffixe leaks [pour » fuite «]  est devenu un label, une marque [qui vend d’ailleurs des livres de son fondateur, des t-shirts…], au même titre qu’après le Watergate, d’autres scandales politiques ont été nommés avec le suffixe gate », note Nicolas Arpagian. Pour être à la hauteur de ses premières révélations, WikiLeaks est très dépendante des sources. « Il lui faut de nouveaux  Chelsea Manning qui choisissent la plateforme pour transmettre des informations sensibles, il faut entretenir l’attractivité de l’organisation », insiste le spécialiste en cybersécurité. Les promesses faites par Julian Assange ce mardi lors de la conférence de presse pour l’anniversaire de l’ONG vont dans ce sens.

Les promesses du très controversé Julian Assange

L’Australien a dû annuler l’allocution qu’il comptait donner ce mardi depuis le balcon de l’ambassade d’Equateur à Londres, pour des raisons de sécurité. L’homme de 45 ans ne peut sortir de l’immeuble de briques rouges sous peine d’être immédiatement arrêté par les autorités britanniques, qui le remettraient ensuite à la Suède, où il est poursuivi pour viol (une accusation qu’il nie). Stockholm pourrait ensuite décider de l’extrader vers les Etats-Unis, où il risque un procès pour divulgation de documents secrets.

Le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, a prononcé un discours depuis le balcon de l'ambassade d'Equateur à Londres (Royaume-Uni, le 5 février 2016).
Le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, a prononcé un discours depuis le balcon de l'ambassade d'Equateur à Londres (Royaume-Uni, le 5 février 2016). - Kirsty Wigglesworth/AP/SIPA

 

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Participant à la conférence de presse par vidéo, Julian Assange a annoncé la création d’une « communauté WikiLeaks », d’une « taskforce », le recrutement de cent journalistes sur trois ans, et surtout, des révélations sur l’élection présidentielle américaine.

Il a également promis la publication de documents « sur la guerre, les armes, le pétrole, Google et la surveillance massive », dès « cette semaine ». Des projets ambitieux qui pourraient redonner du poids à l’organisation dont l’image a été écornée par les attaques mettant en doute sa neutralité et son discernement.

« Le calendrier électoral garantit un maximum d’attention et de médiatisation pour de futures fuites », souligne Olivier Tesquet. « Pour Assange, il s’agit aussi d’un éventuel levier pour dénouer sa situation personnelle, dans une impasse ». Mais si les révélations ne sont pas à la hauteur de ce teasing, « WikiLeaks risque d’être très décrédibilisée. Il faudrait que ces futures révélations aient un caractère d’évidence et fassent l’unanimité », insiste Nicolas Arpagian. WikiLeaks a récemment publié des e-mails internes du parti démocrate présentés comme les signes d’une partialité du parti en faveur d’Hillary Clinton, mais le contenu des courriels n’avait guère valeur de preuve. Pire, « WikiLeaks s’est trouvé accusée de servir les intérêts de Moscou et de Donald Trump et ses publications ont été récupérées par la droite ultra-conservatrice américaine ». En pleine fièvre préélectorale, les prochaines fuites pourraient faire des remous.

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