Michel Barnier, «star» à Bruxelles et «bête noire» de Londres

PORTRAIT Le Français Michel Barnier prend la tête de l’équipe chargée de négocier le Brexit avec Londres pour la Commission européenne…

Laure Cometti

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Michel Barnier en 2008
Michel Barnier en 2008 — POL EMILE/SIPA

Michel Barnier, le « Monsieur Brexit » de Bruxelles, s’attaque dès ce samedi à la tâche complexe qui lui a été confiée par Jean-Claude Juncker. Le président de la Commission européenne l’a nommé à la tête du « groupe de travail article 50 » chargé de négocier le retrait du Royaume-Uni de l’Union des 28.

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Européen de la première heure 

Engagé dans le gaullisme dès l’âge de quinze ans, Michel Barnier s’est construit une solide carrière politique, sans passer par la case ENA, mais avec un diplôme de l’ESCP obtenu en 1972. A peine sorti de l’école de commerce parisienne (où il se lie d’amitié avec Jean-Pierre Raffarin), il est élu conseiller général de Savoie à 22 ans, avant de devenir député, sénateur, (quatre fois) ministre, commissaire européen (à deux reprises). « Il y a deux constantes dans sa carrière, l’Europe et l’écologie », souligne OIivier Guersent, qui a dirigé son cabinet lorsqu’il était commissaire au marché intérieur de 2010 à 2014.

Nommé commissaire pour la première fois en 1999 (à la politique régionale), le Savoyard s’est forgé une réputation solide à Bruxelles. « C’est l’un des commissaires les plus appréciés, pour son efficacité et sa manière de gérer les dossiers. Il tient compte de son interlocuteur, il est respectable et respecté », vante l’eurodéputé Michel Dantin, qui a siégé à ses côtés au Conseil général de Savoie. « C’était agréable de travailler avec lui, il est pragmatique », se souvient Catherine Guy-Quint, eurodéputée socialiste de 1999 à 2009.

A quoi tient la méthode Barnier ? Travailleur, avec un bon sens de l’équipe, intègre et à l’écoute, telles sont les qualités qui reviennent fréquemment dans la bouche de ses anciens collaborateurs. Un style qu’il semble a priori mettre en pratique dans le cadre de ses nouvelles fonctions, puisqu’il fera sous peu « le tour des capitales [européennes] pour en prendre le pouls », a indiqué une source européenne. « Il fonctionne comme ça : il va voir tout le monde, il prend le temps d’écouter, et il est capable de dégager un consensus », note Pierre-Jérome Hénin, qui a été son conseiller presse durant de longues années. Une quête de la synthèse qui ne l’empêche pas d’être « très obstiné et déterminé ».

« L’homme le plus dangereux d’Europe » pour le Telegraph

L’annonce de sa nomination comme grand négociateur du Brexit fin juillet a fait grincer quelques dents outre-Manche. Pour les Britanniques, Michel Barnier est l’homme qui a fait passer une batterie de textes (41 au total) pour mieux encadrer la finance lorsqu’il était commissaire au marché intérieur, au grand dam de la City. « Au cours de ce mandat, il s’est aguerri et il a montré qu’il n’était pas naïf. Il n’a pas flanché face aux Britanniques, qui sont réputés pour être de redoutables négociateurs », se rappelle Catherine Guy-Quint, pour qui il est l’un des rares « qui parle bruxellois, c’est-à-dire qu’il est rodé aux us et coutumes de Bruxelles, ce qui lui permet de dénouer les blocages et de faire avancer les dossiers ».

Seul un de ces textes n’avait à l’époque pas été approuvé par Londres, celui sur le plafonnement des bonus bancaires. Un fait d’armes qui lui vaut d’être nommé « l’homme le plus dangereux d’Europe » par le journal anglais The Telegraph, tandis que le Financial Times titre «Barnier vs. the Brits» [Barnier face aux Britanniques].

« En Europe, c’est une star »

En France aussi, Michel Barnier essuie des critiques, émanant parfois de son propre camp. Selon Le Monde, Nicolas Sarkozy le juge « mou ». L’ancien ministre ne réplique jamais. « Il ne débine jamais les autres, il est correct, bien élevé. En France, on prend ça pour de la faiblesse », lâche Olivier Guersent. « La politique en France, c’est beaucoup d’agitation, de testostérone, ce n’est pas lui. Lui, il ne fait pas de bruit, il préfère délivrer. » C’est d’ailleurs pour cela, « qu’en Europe, c’est une star », enfonce l’actuel directeur général des services financiers de la Commission. « Ce n’est pas l’homme des coups tordus », abonde Michel Dantin.

La seule fois où ses proches l’ont vu perdre ses moyens en public, c’était en mai 2005, lorsqu’il fut poussé vers la sortie du quai d’Orsay après le référendum sur la Constitution européenne. « Il a payé les pots cassés, c’était violent », se souvient Pierre-Jérome Hénin. En 2015, Les Républicains lui préfèrent Laurent Wauquiez pour mener la liste des législatives en Auvergne-Rhône-Alpes.

Travailler à Bruxelles exige une résistance physique qui ne fait pas défaut à cet homme de 65 ans, élancé (1,84 mètre) et sportif (une passion pour celui qui a coorganisé les Jeux d’Albertville et qui tweete abondamment sur l’actualité sportive). Marié et père de trois enfants, il mange sainement (l’un de ses menus fétiches, une sole avec des épinards), boit peu. « Il faut toujours un peu le bousculer pour qu’il s’ouvre à l’humour », confiait en 2009 son ami Jean-Pierre Raffa­rin à Gala. D’autres défauts ? On le dit peu doué en anglais. « Il est Français », réplique Michel Dantin, qui botte en touche. « Son seul handicap, c’est peut-être sa voix. Il n’a pas une voix de tribun. » Sa voix, chargée de porter celle de l’Union, pèsera en tout cas dans les négociations qui devraient s’ouvrir début 2017.