Allemagne: L’AfD est-il la version allemande du FN?

POLITIQUE L’AfD et le FN, même combat ? « 20 Minutes » joue les traducteurs…

Céline Boff

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Frauke Petry, présidente du mouvement anti-migrants et anti-islam Alternative pour l'Allemagne (AfD).
Frauke Petry, présidente du mouvement anti-migrants et anti-islam Alternative pour l'Allemagne (AfD). — Markus Schreiber/AP/SIPA

C’est une nouvelle victoire pour le mouvement anti-migrants et anti-islam Alternative pour l’Allemagne (AfD). Il a fait dimanche une véritable percée aux élections régionales à Berlin. Le mouvement est même crédité de 14 % des intentions de vote outre-Rhin et peut espérer devenir la troisième force politique du pays, derrière la CDU, qui s’effrite, et le parti social-démocrate (SPD). Est-il pour autant la version allemande du FN ? 20 Minutes fait le point.

Idées : Similaires, mais avec une réalité différente

Face à un monde ouvert et globalisé, l’AfD et le FN invitent leurs peuples respectifs au repli sur soi : « Ces deux mouvements demandent aux citoyens de penser "national" », résume Isabelle Bourgeois, chargée de recherche au Centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine (Cirac). Logiquement, ces partis sont donc eurosceptiques. Ils pointent également du doigt « l’étranger », que celui-ci soit un immigré, un réfugié de guerre ou un plombier polonais.

Leurs positions semblent toutefois diverger sur la religion : alors que Marine Le Pen, la présidente du FN, estime que l’islam est compatible avec la République française, Frauke Petry, qui préside l’AfD, pense que cette religion n’a pas sa place en Europe. Enfin, si l’AfD et le FN surfent tous deux sur le thème des migrants, ils s’appuient sur une réalité très différente : « Un million de réfugiés ont été accueillis en Allemagne, contre moins de 20.000 en France. Outre-Rhin, l’accueil des migrants est une difficulté concrète, ce qui n’est pas le cas en France », insiste Isabelle Bourgeois.

Positionnement : Le poids de l’histoire

Le FN et l’AfD partagent (globalement) les mêmes idées, mais ces deux partis ne sont pourtant pas relégués à la même place sur l’échiquier politique. Quand la presse française classe le premier à l’extrême droite, les médias allemands qualifient le second de parti de la droite dure. Pour quelle raison ? « Le poids de l’histoire », répond Isabelle Bourgeois. Si le FN est né au début des années 1970 en se définissant lui-même comme un parti d’extrême droite, l’AfD est un mouvement beaucoup plus jeune : il a seulement trois ans d’existence et a toujours refusé d’être associé à l’extrême droite.

Il faut dire qu’outre-Rhin, la résonance n’est pas la même : « En Allemagne, l’extrême droite, c’est le nazisme », précise la chercheuse. Or, l’AfD n’est objectivement pas un parti nazi – il n’aurait d’ailleurs pas pu voir le jour si cela avait été le cas, le nazisme étant interdit par la Constitution allemande. Toutefois, certaines personnalités de la gauche allemande comparent régulièrement les dirigeants de l’AfD aux nazis, à l’instar du vice-chancelier Sigmar Gabriel, qui a notamment déclaré : « Tout ce qu’ils disent, je l’ai déjà entendu notamment de mon propre père, qui a été un nazi jusqu’à son dernier souffle ».

Leaders : Deux femmes, deux visions

Le FN et l’AfD ont d’abord été présidés par des hommes – Jean-Marie Le Pen et Bernd Lucke – avant d’être dirigés par des femmes – Marine Le Pen et Frauke Petry. Les similitudes ne s’arrêtent pas là. Au-delà de la guerre de succession qu’elles ont toutes deux livrée, Marine Le Pen et Frauke Petry partagent d’autres points communs, à commencer par le fait d’être des femmes actives – la première est avocate, la seconde, chef d’entreprise.

Mais c’est justement dans le domaine économique que leurs différences sont les plus flagrantes, comme le souligne le magazine participatif Cafebabel. Alors que Marine Le Pen préconise « la retraite à 60 ans, le protectionnisme, la nationalisation des banques ainsi que l’introduction de droits de douane afin de protéger la production française », Frauke Petry prône au contraire « davantage de liberté et de responsabilité individuelle au lieu de favoriser l’interventionnisme et la redistribution des richesses ».

Electorat : Mécontents vs Désespérés

Si elle gagne du terrain dans des régions plus prospères, comme dans le Bade-Wurtemberg, l’AfD enregistre ses plus gros scores – supérieurs à 20 % – dans l’ex-RDA communiste. Elle y séduit « les exclus du système, ceux qui n’ont pas ou peu de qualifications, ceux qui sont au chômage. Elle convainc plus particulièrement les jeunes et les hommes », détaille Isabelle Bourgeois. « L’AfD séduit également ceux qui pensent que leurs idées ne sont pas défendues par les partis traditionnels », ajoute l’experte.

Comme en France ? « Le FN a effectivement un fort écho auprès des laissés-pour-compte, mais pas seulement. Le parti séduit de nombreuses personnes de la classe moyenne qui sont objectivement de plus en plus déclassées », analyse Isabelle Bourgeois. La chercheuse résume ainsi la situation : « L’AfD est un vote de mécontentement en Allemagne, alors que le FN est un vote de désespoir en France. »