«Le pouvoir de Musharraf ne tient plus qu'à un fil»

PAKISTAN Trois questions à un spécialiste au sujet de l'état d'urgence proclamé samedi…

Propos recueillis par Alexandre Sulzer

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A Islamabad, les avocats du barreau de la Cour suprême ont appelé à une grève générale et ont annoncé des manifestations, à la suite d'une vague de quelque 500 arrestations au cours du week-end d'opposants, militants des droits de l'Homme et avocats.
A Islamabad, les avocats du barreau de la Cour suprême ont appelé à une grève générale et ont annoncé des manifestations, à la suite d'une vague de quelque 500 arrestations au cours du week-end d'opposants, militants des droits de l'Homme et avocats. — ho AFP/GEO TV
Trois questions à Olivier Guillard, directeur de recherches à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste du Pakistan.
 
Le président pakistanais Pervez Musharraf a instauré l'état d'urgence samedi dernier. Une surprise?

 
Non, les observateurs s'y attendaient. La Cour suprême devait invalider incessamment sous peu l'élection présidentielle d'octobre, au suffrage indirect, qui avait conforté Pervez Musharraf à la tête de l'Etat. Le code électoral pakistanais interdit en effet à un soldat d'être Président. Et la Cour suprême, sous la houlette du juge Iftikhar Chaudry, n'est plus inféodée aux autorités depuis l'année dernière.
A deux doigts de voir son statut invalidé, Musharraf a donc pris comme prétexte le chaos sécuritaire dans le pays pour instaurer l'état d'urgence. Les élections législatives, qui devaient se tenir en janvier, seront sans nul doute reportées d'au moins un an car toute discussion politique est interdite depuis samedi. Autre conséquence: Musharraf ne démissionnera pas de son poste de chef d'Etat-major, comme il l'avait promis puisqu'il n'a pas été élu président légalement. C'est une douche froide pour la démocratie, les espoirs des Pakistanais sont déçus.
 
Les Etats-Unis ne peuvent-ils pas faire pression contre l'état d'urgence?
 
A moins d'un an de la présidentielle américaine, tous les candidats, républicains comme démocrates, se sont empressés de condamner l'état d'urgence. Mais dans les coulisses, ce qui compte pour les Etats-Unis, c'est l'engagement du Pakistan dans la lutte anti-terroriste. Musharraf représente une garantie de stabilité et de proximité avec Washington que nulle autre personnalité au Pakistan, pas même Benazir Bhutto, ne pourrait assurer. Les Etats-Unis vont donc laisser à Musharraf les clefs de la maison. La solidarité pourrait se rompre en revanche si, dans les semaines qui viennent, la contestation se termine dans un bain de sang. Un scénario qu'il faut envisager.
 
Des rumeurs, démenties par les autorités, laissent entendre que Pervez Musharraf aurait été assigné à résidence par le chef adjoint des armées…
 
Je n'en serais pas du tout surpris! Ces rumeurs sont loin d'être délirantes. Si beaucoup de monde manifeste à Karachi ou à Lahore, l'armée pourrait se retourner contre Musharraf qui n'a plus, aujourd'hui, aucune légitimité populaire. Il est soutenu par huit à dix hauts commandants mais beaucoup de militaires ne l'aiment pas et lui reprochent son alliance avec Washington contre des "frères" musulmans dans les zones tribales. Il peut donc très bien être déposé par ses pairs et être remplacé par un autre militaire. Son pouvoir ne tient plus qu'à un fil.