Un djihadiste dévoile la rencontre secrète qui a donné naissance à Daesh

CREATION Al-Baghdadi, aujourd'hui à la tête de Daesh, est parvenu à convaincre les leaders djihadistes de le rejoindre en seulement cinq jours...

C.B.

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Une image issue d'une vidéo du groupe Etat islamique où apparaît son leader, Abou Bakr al-Baghdadi, le 5 juillet 2014
Une image issue d'une vidéo du groupe Etat islamique où apparaît son leader, Abou Bakr al-Baghdadi, le 5 juillet 2014 — - AL-FURQAN MEDIA

Comment Daesh est-il né ? Comme bien des mouvements contestataires : lors de rencontres secrètes. Les siennes ont été organisées en avril 2013 à Kafr Hamra, dans le nord de la Syrie, révèle le site américain Foreign Policy. Cette information, le média l’a obtenue d’un djihadiste présent lors de ces réunions, appelé « Abu Ahmad » dans l’article.

Cet homme, un Syrien engagé dans la lutte contre Bachar al-Assad depuis les premières manifestations de mars 2011, est toujours un combattant de Daesh. Même s’il est en profond désaccord avec certains actes « trop extrêmes », selon ses propres mots, commis par le mouvement islamiste en Syrie, notamment à l’égard des populations civiles.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il souhaite témoigner. Est-il fiable ? Pour en être certains, les deux journalistes qui l’ont rencontré, pendant plus de 100 heures sur 10 mois, l’ont soumis, entre autres, à un test que le djihadiste a relevé avec succès : l’identification de la majorité des combattants européens engagés en Syrie.

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A ces journalistes, Abu Ahmad raconte tout : son parcours, la guerre civile, ses dessous, ses acteurs… Et jusqu’à la naissance même de Daesh. C’était en avril 2013. A cette époque, il était un combattant du groupe djihadiste « Majlis Choura Al Mujahideen », le MSM.

Un matin, alors qu’il se tient devant le siège de son organisation, il voit une voiture sombre rouler vers eux. L’un de ses amis, un commandant, lui recommande de « regarder attentivement l’intérieur du véhicule ». Il s’exécute mais ne constate rien d’anormal : quatre hommes sont assis à l’intérieur, dont trois avec des mitraillettes sur les genoux. Il n’apprendra qu’ensuite que l’un d’entre eux est Abu Bakr Al-Baghdadi. Soit, à l’époque, le patron de l’Etat islamique en Irak. Et aujourd’hui le n°1 de Daesh.

Chaque matin, pendant cinq jours d’affilée, Abu Ahmad voit la même voiture déposer Baghdadi et son adjoint, Haji Bakr, au siège du MSM. Elle revient chaque soir les chercher, pour leur faire passer la nuit dans un lieu tenu secret.

Ils consomment des frites et du Pepsi

Baghdadi n’est pas le seul djihadiste de marque présent à Kafr Hamra. Tout le gratin mondial de l’islam radical ou presque est là : les leaders djihadistes d’Egypte, de Libye, de Tchétchénie sont présents, tout comme les émirs de plusieurs groupes radicaux ainsi que des chefs du renseignement du Front Al-Nosra, celui qui opère en Syrie.

Bref, quelques-uns des hommes les plus recherchés au monde passent donc une petite semaine ensemble, tous réunis dans une même pièce, assis sur des matelas et des oreillers disposés sur le sol. C’est également là qu’ils se restaurent, notamment de frites et de poulet, le tout arrosé de sodas, en particulier de Pepsi.

Pendant cinq jours, Baghdadi tente de les convaincre de dissoudre leurs différents groupes, alors affiliés à Al-Qaida, pour les réunir sous une seule bannière – l’Etat islamique en Irak et au Levant – dont il sera bien sûr le chef. Il leur propose, surtout, de créer un véritable Etat. Les chefs djihadistes sont peu emballés. Se regrouper, pourquoi pas, mais créer un Etat est pour eux une aberration.

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La force d’Al-Qaida, estiment-ils, est justement d’agir depuis l’ombre. Créer un Etat permettrait à leurs ennemis de les trouver et surtout de les attaquer bien plus facilement. « Un Etat avec un territoire et des institutions définies est un canard assis », commente l’un d’entre eux.

Mais Baghdadi finit par les convaincre. Son argument massue ? Un Etat offrirait une maison à tous les musulmans du monde. Il pourrait attirer des milliers, voire des millions, de djihadistes semblables à eux, mais qui peinent pour l’instant à rejoindre les rangs d’Al-Qaida, justement parce que ce mouvement œuvre dans l’ombre.

Les chefs finissent par approuver. Il reste un dernier point à régler : celui de l’allégeance à Ayman al-Zawahiri, le successeur désigné d’Oussama ben Laden et le chef d’Al-Qaida. Aucun des leaders présents ne souhaite le trahir. Il n’en est pas question, leur assure Baghdadi, qui va même jusqu’à assurer que cette idée d’Etat islamique émane d’Al-Zawahiri lui-même.

Al-Qaida est pris de court

L’information est impossible à vérifier dans l’immédiat - Al-Zawahiri vit dans la clandestinité la plus totale. Les responsables djihadistes se montrent donc prudents : ils prêtent allégeance à Baghdadi, mais à la condition que ce qu’il dit soit vrai. L’affaire est conclue.

Dans la foulée, le 8 avril 2013, Baghdadi annonce que son organisation est désormais élargie jusqu’en Syrie. Al-Jolani, le leader du Front Al-Nosra, qui n’était pas présent aux réunions, demande à ses combattants d’attendre une confirmation d’Al-Zawahiri. Mais ces derniers ne l’écoutent pas et en moins d’un mois, 90 % d’entre eux prêtent allégeance à l’Etat islamique, alors appelé EEIL (Etat islamique en Irak et au Levant). Les autres se font expulser. Al-Qaida est ainsi pris de court et une nouvelle ère commence : celle de Daesh.