Destitution du chef de Boko Haram : «Si Abubakar Shekau sort du giron de Daesh, la confrontation armée sera inévitable»

INTERVIEW Daesh a destitué Abubakar Shekau, l’ex-leader de Boko Haram, qui était à la tête de la section de l’Afrique de l’Ouest de l’EI, en raison de son « extrémisme »…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

— 

Capture d'écran réalisée le 2 octobre 2014 d'une vidéo diffusée par Boko Haram, montrant le chef de file du groupe islamiste nigérian, Abubakar Shekau
Capture d'écran réalisée le 2 octobre 2014 d'une vidéo diffusée par Boko Haram, montrant le chef de file du groupe islamiste nigérian, Abubakar Shekau — - Boko Haram

La guerre éclatera-t-elle entre l’organisation Etat islamique (EI) et Abubakar Shekau, ex-leader énigmatique de Boko Haram ? Dans une vidéo publiée dimanche soir, quelques jours après sa destitution par l’EI, Shekau a promis d’intensifier son combat djihadiste. Disparu des radars depuis un an, celui qui avait prêté allégeance à Daesh en mars 2015 avait fait reparlé de lui jeudi dans un enregistrement audio dans lequel il affirmait être « toujours présent », avant de se présenter dimanche de nouveau comme le chef du groupe terroriste nigérian.

Une vidéo qui sonne comme une réponse à la parution du dernier numéro d’Al-Nabaa, le magazine de l’EI, dans lequel figure une interview d’Abu Musab Al-Barnawi, présenté comme le nouveau chef de Boko Haram. Shekau était-il devenu trop encombrant pour l’EI ? Est-il totalement exclu de l’organisation ? Peut-il sur son seul nom faire vivre Boko Haram ? Romain Caillet, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient et spécialiste des questions de djihad, répond aux questions de 20 Minutes.

Qu’est-ce qui explique la destitution d’Abubakar Shekau par Daesh ?

Mardi, le dernier numéro d’Al-Nabaa, l’hebdomadaire officiel en langue arabe de l’EI dans lequel l’organisation annonce désormais ses « scoops », a publié une interview d’Abu Musab Al-Barnawi. L’ancien porte-parole de Boko Haram y est présenté comme le nouveau Wali (chef) de la section de l’Afrique de l’Ouest de l’EI ; fonction jusqu’alors occupée par Shekau. Selon des enregistrements audio entre Shekau et ses partisans, que le journaliste Wassim Nasr a pu écouter, l’ex-leader de Boko Haram aurait été destitué par l’EI pour « extrémisme ».

D’ailleurs dans son interview, Al-Barnawi déclare que l’EI interdit désormais les attaques à l’encontre des musulmans, visant à demi-mots Shekau, pour qui tous les musulmans vivant « sous le joug des mécréants sont eux-mêmes des mécréants » qui doivent mourir. Nombreux sont ceux qui s’accordent à dire que la violence extrême perpétrée par Boko Haram au cours des deux dernières années – exécutions,kidnappings de femmes et d’enfants, attaques de mosquées — et qui a majoritairement frappé des musulmans, n’est pas du goût de certains dirigeants de l’EI. D’où ces tensions qui viennent d’être révélées.

Quel avenir attend Abubakar Shekau, peut-il reprendre sa place face à Abu Musab Al-Barnawi ?

Pour l’heure, il est clairement en conflit avec Al-Barnawi, dont il pointe « les déviances », et appelle Abou Bakr al-Baghdadi, le calife de l’EI, à revenir sur sa nomination.

On peut donc penser qu’il souhaite rester dans les rangs de l’organisation, à quiil a prêté allégeance au printemps 2015. Dans sa vidéo, Abubakar Shekau semble moins extrémiste qu’à l’accoutumée. On aurait pu s’attendre à ce qu’il excommunie l’EI mais, s’il se présente de nouveau comme le chef de Boko Haram dans le monde, c’est toutefois en faisant mention du nom adopté par le groupe depuis son allégeance à Daesh, à savoir « Jama’atu Ahlissunnah Lidda’awati Wal Jihad » (Communauté des compagnons du prophète pour la propagation de l’islam et la guerre sainte). Il qualifie toujours Al-Baghdadi de « calife » et assure n’avoir « aucun désir de tuer nos frères musulmans », afin de balayer les critiques dont il fait l’objet.

Ici, Shekau a manifestement baissé d’un ton et n’a pas rompu son allégeance à l’EI : il veut redevenir le chef d’une franchise Daesh en Afrique de l’Ouest, tout en gardant son indépendance. Et pour s’en assurer, il menace de faire « des révélations ».

Mais il n’est pas sûr qu’il réussisse à retrouver ses fonctions, lui que l’on savait déjà affaibli depuis un moment. Sans compter que la majorité des troupes auraient prêté allégeance à Al-Barnawi, qui jouit d’une très forte légitimité : en plus d’être l’ancien porte-parole de Boko Haram et de s’inscrire dans le courant de pensée de l’EI, il serait le fils de Mohamed Youssouf, le fondateur de Boko Haram, exécuté en 2009, et auquel Shekau avait succédé.

Si c’était avéré, cela pourrait achever de convaincre les pro-EI de Boko Haram. Mais ce « fils de », qui n’a qu’une vingtaine d’années, pourrait tout aussi bien n’être qu’un homme de paille, une figure mise en avant pour servir une stratégie de Daesh. L’avenir le dira.

Si Shekau ne parvient pas à ses fins, peut-il faire vivre Boko Haram sur son seul nom, en dehors du giron de l’EI ? Ou l’affrontement entre Boko Haram et l’EI est-il inévitable ?

Je doute qu’il y ait de la place pour une organisation djihadiste ayant une ligne encore plus radicale que l’EI. A priori, le fait que Shekau vise des mosquées dans des zones musulmanes complique le fait d’avoir plus de sympathisants que l’EI. S’il sortait du giron de l’EI, son mouvement existerait au mieux sous forme groupusculaire, sorte de version nigériane du GIA. Et dans cette configuration, la confrontation armée entre l’EI et ceux de Boko Haram restés fidèles à Shekau serait inévitable.