Piratage de courriels démocrates: La piste russe, WikiLeaks, et Donald Trump

ETATS-UNIS La fuite de messages internes du parti démocrate sème la discorde dans la campagne d'Hillary Clinton. De là à dire que le piratage est piloté par le Kremlin, il n'y a qu'un pas, que certains ont franchi outre-Atlantique...

Laure Cometti

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Une femme tient un panneau
Une femme tient un panneau — SIPANY/SIPA

Une boule puante lâchée juste avant le début de la convention de Philadelphie est venue troubler les plans du parti démocrate américain qui souhaitait à tout prix donner l’image d’un parti uni après la convention du camp adverse, fissuré par « l’effet Trump ». Près de 20.000 messages internes de cadres du parti ont ainsi été publiés par WikiLeaks vendredi. Certains responsables y font preuve d’un parti pris en faveur d’ Hillary Clinton lors des primaires, ce qui a déclenché la colère des partisans de son adversaire Bernie Sanders. Le scandale est loin de s’apaiser, le site ayant publié mercredi des enregistrements audio de la même teneur.

Pourquoi certains sont-ils enclins à croire que Moscou se cache derrière ce piratage, dans le but de favoriser une victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine ? Comment cette affaire a-t-elle pu prendre un tournant diplomatique, au point que le Kremlin a dû nier être à l’origine de la fuite face aux interrogations du Pentagone ? 20 Minutes vous résume les épisodes de cette cyberguerre.

  • Que contiennent les documents publiés par WikiLeaks ?

Le 22 juillet, la publication d’e-mails dénotant un mépris et une méfiance de certains cadres du parti vis-à-vis du sénateur du Vermont ont poussé la présidente à démissionner. Certains échanges révélaient une volonté de nuire à la campagne de Bernie Sanders, en lui posant des questions sur sa religion. Mercredi, une trentaine d’enregistrements audio ont été diffusés par WikiLeaks. Sur l’un d’eux, une supportrice de l’ancienne secrétaire d’Etat demande que le parti cesse « de se plier en quatre » pour Bernie Sanders, « la pire personne au monde qui pourrait se présenter au sein du parti démocrate ».

Pas de révélation fracassante mais de quoi remettre de l’eau au moulin de la discorde entre les cadres du parti et l’aile gauche démocrate, au moment crucial où Hillary Clinton tente de rallier les voix des partisans récalcitrants de Sanders.

  • Sur quoi repose la piste russe ?

Des responsables du parti ont rapidement accusé des pirates russes d’être à l’origine de la cyberattaque et d’utiliser WikiLeaks pour s’immiscer dans la campagne présidentielle. Même Barack Obama a, prudemment, évoqué la piste russe. Pourtant, « dans le cyber espace, l’imputation est compliquée, voire quasiment impossible. Il est facile de se cacher, certains Etats font appel à des sous-traitants », explique Fabrice Epelboin, expert en cybersécurité. Néanmoins, « il est tout à fait vraisemblable que les renseignements russes aient incité, voire commandé, cette attaque auprès de bandes mafieuses », estime l’enseignant à Sciences-Po Paris.

Nicolas Arpagian, auteur de La cybersécurité (collection Que sais-je ?, PUF), est plus sceptique, pour deux raisons : « Pour pirater la messagerie d’un parti, a priori peu robuste d’un point de vue informatique, nul besoin de ressources techniques telles que celles d’un gouvernement ou d’une agence d’Etat. Et la teneur des messages publiés me fait douter de l’intérêt politique de la fuite. Il n’y a rien de compromettant au point d’empêcher la nomination d’Hillary Clinton. »

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  • L’ambiguïté de WikiLeaks

La piste russe est alimentée par un antécédent. En mai dernier, le parti démocrate avait déjà essuyé une cyberattaque, imputée par la société de cybersécurité Crowdstrike à deux groupes de pirates « engagés dans des activités d’espionnage politique et économique au bénéfice de la Fédération de Russie ». Il n’y a toutefois pas de lien formellement établi entre cette cyberattaque et les documents publiés par WikiLeaks. Et il sera probablement impossible à établir. « WikiLeaks ne connaît pas ses sources, c’est propre à sa technologie et à son mode de fonctionnement, car la meilleure façon de protéger sa source, c’est de ne pas la connaître », précise Fabrice Epelboin.

Cette publication s’inscrit « dans la continuité d’une relation compliquée entre Hillary Clinton et Julian Assange », observe Nicolas Arpagian. Le fondateur de WikiLeaks avait déclaré en juin, dans une interview à la télévision britannique, que Donald Trump ferait un président « imprévisible ». En revanche, il avait clairement affiché son désaccord avec Hillary Clinton et promis de nouvelles fuites compromettantes pour la candidate démocrate.

Une cyberguerre froide

Quel intérêt aurait le Kremlin à voir triompher Donald Trump ? Les réponses à cette question permettent de mieux comprendre l’ampleur prise par les accusations contre Moscou, alors qu’une enquête ouverte par le FBI est en cours, et qu’à ce jour l’implication russe n’a pu être formellement prouvée. Plusieurs éléments ont pu jouer. En premier lieu, certains propos de Donald Trump jugés pro-russes. Le candidat républicain a notamment affirmé que sous sa présidence, les Etats-Unis ne soutiendraient pas indéfectiblement leurs alliés de l’OTAN, même en cas d’invasion russe des pays baltes. En plus d’avoir longtemps tenté d’implanter ses affaires en Russie, le magnat de l’immobilier ne cache pas son admiration pour le président russe Vladimir Poutine. Avec son traditionnel goût pour l’excès, il a fait enfler la polémique en demandant aux pirates russes de retrouver les mails supprimés par Hillary Clinton lorqu’elle était secrétaire d’Etat, avant de se rétracter en évoquant une sortie « sarcastique ».

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« Nous sommes dans un contexte de cyberguerre depuis 2008, date de la mise au point de Stuxnet, un virus créé par les agences américaines pour pirater les centrales nucléaires iraniennes », détaille Fabrice Epelboin. Un cyber-conflit qui prend parfois des airs de guerre froide, notamment lorsque la Russie a accueilli en 2013 le lanceur d’alerte Edward Snowden. Dans ce contexte, « la Russie joue le rôle d’un épouvantail pour les Etats-Unis. Jouer les victimes permet au parti de faire oublier le scandale interne », juge Nicolas Arpagian. Pour combien de temps ? D’autres scandales pourraient éclater d’ici au jour du vote, le 8 novembre prochain.