Forces spéciales tuées en Libye: «Si la France ne clarifie pas sa position en Libye, elle restera la cible de tous les belligérants»

INTERVIEW Le chercheur Kader Abderrahim revient sur la confirmation de la présence de militaires français en Libye, pays déchiré par les violences…

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

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Illustration d'un soldat libyen près de Syrthe en Libye, le 18 février 2015.
Illustration d'un soldat libyen près de Syrthe en Libye, le 18 février 2015. — Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

Trois militaires français sont morts en Libye où ils effectuaient une mission de renseignement, a annoncé ce mercredi le président François Hollande. C’est la première fois qu’est reconnue officiellement la présence de soldats français dans ce pays du sud de la Méditerranée. Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est déchirée entre des milices rivales qui ont favorisé la montée en puissance des djihadistes. Retour sur cette présence militaire française en Libye avec Kader Abderrahim, maître de conférences à Sciences-Po Paris et chercheur à l’Iris, spécialiste du Maghreb et de l’islamisme.

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Comment expliquer la présence de membres français des forces spéciales en Libye aujourd’hui ?

Cette présence de soldats français, mais aussi britanniques, est connue. Elle a été révélée par plusieurs médias, notamment par le quotidien britannique The Guardian. La France, comme la Grande-Bretagne, sont directement impliquées dans l’opération qui a mené à la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. Depuis lors, le pays a basculé dans le chaos, et la France y mène une guerre de l’ombre. Le président de la République a évoqué des opérations de renseignement…

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Le gouvernement insiste sur la menace terroriste en Libye, et dans toute la région sahélo-saharienne…

La menaceterroriste est réelle, même si aucune évaluation sur le nombre d’affiliés à Daesh ou Al-Qaida au Maghreb islamique en Libye ne peut être aujourd’hui certifiée. Ce risque terroriste n’enlève pas une confusion entretenue par la part de la France, et qu’il faut lever au plus vite : avec qui les Français sont-ils en Libye ? Œuvrent-ils avec le gouvernement d’union nationale (GNA) [soutenu par l’ONU], ou avec l’« Armée nationale libyenne » dirigée par le général Khalifa Haftar [Des proches de ce militaire ont en effet annoncé à l’agence de presse AP le décès des soldats français, tués dans la chute d’un hélicoptère touché par un missile tiré par une milice islamiste implantée dans la région de Benghazi] ? Quels sont les intérêts de la France en Libye ? Sont-ils diplomatiques, économiques, de sécurité ? Et combien de temps la France envisage-t-elle de rester en Libye ? Ces questions devraient, à mon avis, faire l’objet d’un débat national, devant le Parlement, car il faut clarifier la position de la France. Sans cette mise au point, la France restera la cible de tous les belligérants.

Paris n’évoque jamais la présence de forces spéciales et ce qu’elles font dans les conflits…

Non, la France a reconnu [en juin] qu’il y a des forces spéciales françaises en Syrie, qui aident et conseilleraient les rebelles kurdes contre Daesh. Là encore, c’est très flou. Tout en garantissant la sécurité de nos soldats et le secret de certaines opérations, le citoyen a le droit de savoir ce que la France fait vraiment là-bas, et quels sont ses intérêts.

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L’apaisement en Libye passe-il par une présence militaire étrangère, même réduite ?

Pour la Libye, la présence de militaires français ne règle pas le fond du problème. La solution est diplomatique. Tous les acteurs de la région, l’Algérie mais aussi l’Arabie saoudite ou le Qatar, doivent se réunir et construire ensemble une voie qui mènerait ce pays à la stabilité. La France s’honorerait à organiser une conférence internationale sur la Libye, car elle a une vraie carte à jouer.