Tentative de coup d'Etat en Turquie: «Le principe de laïcité n’existe pas et n’a jamais existé»

INTERVIEW Après le coup d'Etat avorté, Samim Akgönül, spécialiste de la Turquie, revient sur les conséquences de cette tentative sur la démocratie et la laïcité dans le pays...

Propos recueillis par T.D.

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Dans le centre d'Istanbul (Turquie), lundi 18 juillet 2016.
Dans le centre d'Istanbul (Turquie), lundi 18 juillet 2016. — Emilio Morenatti / AP / SIPA

Encore un, avorté cette fois-ci. La tentative de coup d’Etat en Turquie, vendredi 15 juillet, pose de nombreuses questions et inquiète la communauté internationale. Qui sont les putschistes et quelles vont être les conséquences pour la société turque ? Samim Akgönül, historien et politologue spécialiste de la Turquie au CNRS et à l'université de Strasbourg, revient pour 20 Minutes sur cet événement marquant.

Quelles sont les conséquences de la tentative avortée de coup d’Etat sur la démocratie en Turquie ?

Les conséquences sont hybrides. L’une est positive : un coup d’Etat militaire ne possède aucune assise populaire désormais en Turquie. Ceci est une digestion de la politique civile qui manquait au pays depuis des décennies. Cela dit, la même population accroît son soutien à un régime autoritaire islamiste, qui parachève sa mainmise sur l’ensemble de l’appareil étatique pour justement instaurer un régime islamiste.

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Les nombreuses arrestations dans l’armée, la justice, la police, et la menace du rétablissement de la peine de mort sont-elles les prémices d’un renforcement du pouvoir et d’une dérive vers l’autoritarisme ?

En effet, avec la tentative du coup d’Etat, la Turquie risquait un régime militaro-fasciste. Son échec peut provoquer un régime autoritaire et islamiste contrôlant tout l’appareil idéologique et répressif de l’Etat. Les démocrates et libéraux sont entre le marteau et l’enclume.

Qui sont les putschistes ? Des partisans du prédicateur Fethullah Gülen, qui nie toute implication, comme l’affirme le gouvernement turc ? Ou des militaires qui voulaient « protéger l’ordre démocratique et les droits de l’homme », comme ils l’ont annoncé dans un communiqué ? Et pourquoi cette tentative de coup d’Etat ?

Comme on ne peut espérer un procès équitable et transparent à court terme, pour l’instant nous aurons du mal à y voir clair. Trois thèses circulent.

Pour le gouvernement, il s’agit des militaires gülenistes ayant infiltré l’armée depuis les années 1980. Ils auraient fomenté ce coup d’Etat pour échapper à une nouvelle purge prévue au mois de juillet. Il s’agissait donc de « sauver leur peau » en assassinant le président Recep Tayyip Erdogan et en mettant sous tutelle le régime.

L’opinion publique kémaliste et/ou séculariste y voit, elle, un complot. Selon bien des commentateurs, c’est Erdogan lui-même qui aurait organisé cette tentative, ou du moins aurait laissé faire, pour en sortir renforcé comme défenseur de la démocratie et pour écarter toute opposition.

Enfin, pour d’autres, c’est la frange kémaliste de l’armée qui, voyant l’islamisation rampante dans la société et le régime, a voulu mettre fin à cette dérive. Il se peut qu’il y ait bien entendu une coalition contre-nature entre les kémalistes et les gülenistes ayant le même ennemi, l’AKP [le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002], pour des raisons opposées.
 

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Le gouvernement turc a envoyé ce mardi aux Etats-Unis une demande d’extradition de Fethullah Gülen, qu’il accuse de « terroriste-en-chef ». Est-ce une stratégie de Recep Tayyip Erdogan pour se poser en défenseur de la démocratie et de la laïcité ?

Plus qu’une stratégie et au-delà. Le mouvement Gülen est vu par le gouvernement comme la principale force rivale en Turquie. Par ailleurs, les relations avec les Etats-Unis sont délicates à cause du dossier syrien. Il y a là une négociation et un jeu d’échecs qui dépassent largement la personne de Fethullah Gülen. Si celui-ci est effectivement extradé, cela sera montré comme une victoire diplomatique d’Erdogan qui renforcera son emprise populaire en interne.

Garante de la constitution laïque depuis Atatürk, l’Armée a été dépolitisée par Recep Tayyip Erdogan ? Pour quelles raisons ?

L’Armée est la plus grande force politique du pays depuis sa fondation. Elle se voyait non pas laïque au sens français du terme, mais comme le contrôleur de la religiosité. Elle s’est toujours opposée aux islamistes, fussent-ils « modérés », et n’a pas hésité à les réprimer, créant un sentiment de revanche. L’AKP au pouvoir avait une tâche difficile : amadouer les susceptibilités de l’armée, ce qui fut fait lors des procès Ergenekon et Balyoz pour justement détenir le pouvoir absolu, après avoir annihilé l’ensemble de l’appareil judiciaire et la police. Actuellement, la séparation des pouvoirs est une chimère en Turquie.

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En avril, une manifestation pro-laïcité a été dispersée par la force. Qu’en est-il du projet de constitution de l’AKP et du principe de laïcité ?

Ce principe n’existe pas et n’a jamais existé. Dans le cas de la Turquie, la laïcité veut dire le contrôle de la religion par l’Etat, et son utilisation par le pouvoir pour renforcer les sentiments nationalistes. Ainsi, les sécularistes ont fait usage de cet appareil étatique - « administration des affaires religieuses » - pour imposer toute la politique étatique, y compris une invisibilisation de la religiosité. Actuellement, comme l’Etat lui-même devient islamiste, il utilise le même levier pour imposer un comportement islamique à la population. Autrement dit, l’appareil étatique reste identique, utilisé d’une manière coercitive par les sécularistes pendant des décennies, et utilisé aujourd’hui par les islamistes pour dé-séculariser la société.